Il faut vaincre l’idéologie totalitaire de l’ETA !

Cinq personnes ont été interpellées en France dans la nuit du 16 au 17 décembre 2016 pour avoir voulu « neutraliser » des armes de l’Euskadi Ta Askatasuna (ETA, Pays basque et liberté) face à la caméra d’une journaliste. Une enquête préliminaire a été ouverte pour « association de malfaiteurs terroriste ». Immédiatement, des manifestants et des personnalités politiques locales ont pris position pour les défendre en accusant les gouvernements français et espagnols d’œuvrer contre « la paix » au Pays basque. La presse s’interrogeait sur la situation actuelle de l’ETA en se focalisant sur les armes en question.

Or, selon moi, le problème ne réside pas dans les aspects techniques de la fin éventuelle de l’ETA, mais dans le récit qui est fait de sa disparition. L’enjeu aujourd’hui de la politique au Pays basque est de remporter la bataille de l’histoire du terrorisme. L’ETA et ses partisans veulent que l’histoire officielle soit celle d’un « conflit » entre « les Basques » et les Etats espagnol et français. Ils se fondent notamment pour appuyer cette version sur un épisode désastreux de la lutte gouvernementale espagnole contre l’ETA, la création d’un groupe de mercenaires (groupes antiterroristes de libération, GAL) chargés de tuer des militants de l’organisation séparatiste vivant en France pour les terroriser. Les groupuscules anti-ETA ont assassiné 62 personnes. Au contraire, les familles des personnes assassinées par l’ETA, environ 860 entre 1968 et 2011 – tous les crimes ne sont pas élucidés –, et l’ensemble des opposants à l’ETA luttent pour que le terme de « conflit » ne s’impose pas et que l’histoire de l’organisation soit décrite comme celle d’un groupe terroriste ayant imposé la peur et la souffrance et détruit les barrières morales de la société basque, incapable de réagir contre la violence des relations politiques dans le pays.

La « transition post-conflit »

Pour gagner la bataille de l’histoire, la communication médiatique porte sur la gestion de ce que l’on va appeler, selon les points de vue, la « sortie du terrorisme » ou la « transition post-conflit ». Les opposants à l’ETA disent que si l’organisation a décidé de ne plus tuer elle doit indiquer où se trouvent les caches d’armes afin que la police et la justice puissent les détruire. Les membres et partisans de l’ETA communiquent sur sa volonté de rendre les armes dans des conditions d’égalité avec la police et la justice. Cette communication est d’autant plus importante que l’ETA n’est plus rien. Les dirigeants qui auraient pu prendre la relève ont été arrêtés en 2015.

Dans l’entretien qu’il a donné au journal Le Monde (23 décembre), Arnaldo Otegi, ancien dirigeant indépendantiste de l’ETA, dit que « l’objectif de Madrid est de donner l’impression qu’il existe des vainqueurs et des vaincus, par des opérations militaires, et que, par conséquent, il n’y a rien à réclamer ». Il a raison : l’objectif des arrestations est en effet d’imposer aux terroristes une défaite définitive. Mais ce n’est pas seulement « Madrid » qui cherche cela, c’est une grande partie de la société espagnole et des associations de victimes, notamment celles du Pays basque dirigées par des personnes qui y vivent encore et partagent les mêmes espaces publics que les assassins libérés après avoir purgé leur peine. Elles ne veulent pas que ces gens se sentent victorieux. Il ne s’agit pas non plus, comme le dit Arnaldo Otegi, « de donner l’impression » qu’il existe des vainqueurs et des vaincus. Il s’agit de vaincre l’idéologie totalitaire de l’ETA qui, au nom d’un projet politique, a amené une grande partie de la société basque à abandonner à leur sort les victimes, souvent désignées longtemps à l’avance par des graffitis, sans les soutenir ni les défendre.

Les familles des plus de 800 personnes mortes ne veulent pas revivre cela. Joana, 22 ans, étudiante à Pau, manifestant pour la libération des cinq Français arrêtés, répond au journal Le Monde : « C’est mon mécontentement que je veux exprimer ici. Leur lutte armée a cessé, mais les autorités ne bougent pas. Tout le Pays basque en a assez, c’est l’histoire de notre pays qui se joue. » Pour les personnes vivant au Pays basque espagnol et luttant contre l’ETA et ses partisans, ce n’est pas seulement l’histoire de leur pays, c’est leur vie et celle de leurs enfants qui se jouent là. L’influence de l’ETA est aussi affaiblie par la sortie d’un roman, Patria (Tusquets Editores, 2016), de Fernando Aramburu. Il fait le récit de la vie brisée de deux familles dans une petite ville du Pays basque à la suite de l’assassinat d’un entrepreneur originaire de la ville et désigné par l’ETA comme un traître. L’ouvrage a été réédité huit fois en trois mois et la critique littéraire en a fait le livre de l’année 2016. Son succès est un véritable phénomène politique et révèle le besoin d’une partie de la société de ne pas être enfermée dans cette allégorie du combat séculaire entre des Basques et des Espagnols, qui ne correspond pas au réel et a fait énormément de mal car elle donne un pouvoir considérable aux citoyens les plus sectaires.

Barbara Loyer, directrice de l’Institut français de géopolitique, Université Paris VIII.

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