Il ne faut pas édifier de ligne Maginot

Après avoir bouleversé les industries de la musique et de l’audiovisuel, la lame de fond numérique aborde au rivage du livre. Ne pleurons pas la fin d’un monde : l’histoire de l’écrit est jalonnée d’évolutions techniques qui en ont modifié le support, le contenu et les modes de lecture, entraînant dans leur sillage les mutations culturelles et économiques successives qui fondent notre civilisation. Nous assistons aujourd’hui à une nouvelle étape de cette histoire. Les maillons traditionnels de ce qu’il est convenu d’appeler en France “la chaîne du livre” s’en trouvent bousculés.

L’arrivée en Europe du Kindle d’Amazon, l’annonce par Google de l’ouverture prochaine d’un service de librairie en ligne et, bien plus largement, la révolution de l’accès au savoir rendue possible par les nouvelles technologies de l’information et de la communication suscitent des inquiétudes parmi lesquelles il importe de faire le tri. Le numérique invite à reconsidérer la définition même de l’objet livre et à repenser l’écosystème qui s’est construit autour de lui. La numérisation massive des fonds conservés par les bibliothèques et l’usage qui en est fait par des opérateurs privés transforment notre rapport au patrimoine écrit.

Parallèlement, les liseuses, téléphones intelligents et ordinateurs de poche se multiplient et offrent des supports de lecture supplétifs du livre papier dont on aurait tort toutefois de prédire la disparition prochaine. Enfin, la place prise dans l’économie de la culture par les grands opérateurs privés du numérique et leur pénétration rapide des marchés français et européens abolissent les frontières des métiers du livre et en ébranlent les fondements économiques et juridiques.

Prenons garde à ne pas tomber dans la déploration prématurée de la mort de la lecture attentive, de l’agonie des circuits de distribution et de médiation classiques, voire de la fin programmée de l’exception culturelle française, sans voir aussi dans cette nouvelle donne un formidable élan vers des formes d’expression, de création et de partage inédites.

Nouvelle donne

Il n’y a là nul angélisme : le numérique interpelle la chaîne du livre et ses acteurs traditionnels. La législation sur la propriété littéraire et le système de rémunération des auteurs ne pourront rester immuables. La question du prix du livre numérique, les modalités de réutilisation et de partage des fichiers, leur protection et leur sauvegarde, ou encore l’interopérabilité de leurs formats constituent autant d’enjeux majeurs qui doivent faire l’objet d’une concertation avec les pouvoirs publics et ne peuvent faire les frais de règles imposées par les seuls opérateurs privés. La nouvelle donne numérique implique de redéfinir les liens qui unissent ces acteurs. La Bibliothèque nationale de France (BNF) s’y est attelée depuis plusieurs années.

Le signalement d’ouvrages de l’édition contemporaine dans Gallica, qui met en place une offre légale et payante de contenus sous droits, participe d’une volonté d’établir de nouveaux modèles économiques et de contribuer à fédérer la chaîne du livre français. Les discussions menées par la BNF avec des partenaires privés s’inscrivent dans le dialogue nécessaire avec les nouveaux acteurs du numérique et ne constituent en aucun cas un renoncement à ses missions de service public qui consistent notamment à diffuser ses fonds patrimoniaux.

Qu’ils s’appellent Google ou Amazon, les géants du numérique ont su séduire l’internaute. Ils font peur parce qu’ils sont dotés de moyens financiers sans commune mesure avec les nôtres, et parce que leurs desseins, en profondeur, diffèrent de nos attentes. Alors, menace, concurrence ou complémentarité ? Tout dépendra du rapport de forces. Ce qui est certain, c’est que l’on ne répondra pas à ce défi en édifiant d’improbables lignes Maginot, comme l’a dit le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand.

En France et en Europe, les libraires, les éditeurs, les bibliothèques sont loin d’être démunis : leur histoire, leur savoir-faire, leurs fonds sont des atouts de poids, mais ces atouts risquent d’être très amoindris si chacun agit en ordre dispersé. La lame de fond numérique n’a pas encore déferlé sur la chaîne du livre, mais tous les signes précurseurs sont là. Si, grâce à l’engagement de l’Etat et de l’Union européenne, les différents acteurs savent s’unir sur des positions communes, il sera possible de faire prévaloir la diversité des contenus et le rayonnement de notre culture.

Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France.