Il serait temps que les caves se rebiffent

La crise grecque et ses possibles suites espagnoles et portugaises, les interrogations sur la survie de l’euro puis le plan d’austérité concocté par le FMI de Dominique Strauss-Kahn et celui de François Fillon et de Nicolas Sarkozy pour la France… on se demande si tout le monde n’a pas décidé de donner raison à Naomi Klein qui, dans son dernier best-seller (la Stratégie du choc), explique que le néolibéralisme progresse par chocs violents : on impose des réformes structurelles néolibérales brutalement, immédiatement après une crise, à une population sous le choc et incapable de se ressaisir. Cette stratégie aurait servi après le coup d’Etat au Chili, la guerre des Malouines, l’ouragan Katrina : événements utilisés pour modifier profondément les structures économiques des sociétés concernées.

Les catastrophes naturelles étant heureusement rares sous nos latitudes et les militaires européens n’ayant plus tellement le goût des coups d’Etat, une stratégie néolibérale radicale va devoir se rabattre sur les crises économiques, comme ce fut le cas lors de la crise asiatique de 1997. C’est le rôle que semble opportunément pouvoir tenir la crise gréco-européenne, à condition de l’exploiter habilement. On pourrait alors porter un regard différent sur l’attitude de la chancelière allemande Angela Merkel, qui a retardé autant que possible le soutien à la Grèce, contribuant à accentuer la crise.

Au lieu de n’y voir que tergiversations et hésitations dans l’attente de l’élection en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, on pourrait aussi l’interpréter comme la volonté de dramatiser la situation pour faire accepter plus facilement l’inéluctabilité des «réformes douloureuses» en Allemagne et accessoirement montrer qui commande en Europe. Puisque les Etats sont en faillite (aujourd’hui la Grèce, demain l’Europe…), il faut couper dans les dépenses. Oui mais lesquelles ?

Revenons sur ce problème de dette publique. Comme l’a très bien expliqué Marc Flandreau sur son excellent blog (1), on peut distinguer plusieurs types de dettes publiques ; disons pour simplifier qu’il y a la dette sociale (ce que l’Etat doit à ses citoyens : traitement des fonctionnaires, retraites, protection sociale, etc.) et la dette financière, celle qui prend la forme de titres émis par l’Etat et qui se retrouve sur «les marchés» comme on dit. Il semblerait bien, et c’est un choix politique, que ces deux types de dette ne bénéficient pas du même traitement. La dette financière semble être une dette «senior» et la dette sociale une dette «junior» : la première sera remboursée en priorité, la deuxième passera après et sera honorée s’il reste de quoi.

Justement, il ne resterait plus de quoi et donc il faudrait se serrer la ceinture ; enfin c’est ce que nous répètent, avec la propension naturelle au radotage qui les caractérise, les plus grassement payés de nos éditocrates.

On peut donc anticiper la poursuite de la préparation d’artillerie médiatique, déjà commencée avec la question de l’allongement de l’âge de la retraite, avant l’offensive politique. La prochaine étape devrait être celle de l’assurance-maladie. Parce que vous trouvez ça juste que ceux qui ont les moyens bénéficient de la même protection sociale que les plus défavorisés ? Ce ne serait pas mieux de réserver cette protection aux plus démunis et que les autres contribuent de façon privée, ce ne serait pas plus équitable ?

Eh bien non, c’est un vieux piège néolibéral. En réduisant la population qui bénéficie de la protection sociale, on affaiblit le soutien politique de celle-ci. Si la classe moyenne doit décider de la générosité d’un système dont elle est exclue, on sait où cela va finir : vers la protection sociale minimale du type «filet de sécurité» pour les pauvres et la différenciation de l’accès aux soins selon les revenus.

Le système financier était au bord du gouffre il y a deux ans et aujourd’hui ce sont «les marchés» qui font la leçon aux Etats ; il y a tout de même de quoi être épaté. Finalement les marchés financiers sont peut-être bien ce qu’ils sont supposés être, de fantastiques machines à diversifier les risques : risque zéro pour les banquiers, risque maximal pour les fonctionnaires, les retraités, les malades, les chômeurs… Et dire qu’il n’y a pas deux ans on nous assurait que «le marché tout puissant qui a toujours raison, c’est fini (2)». Excusez-moi si je m’exprime trivialement, mais on ne nous prendrait pas pour des «caves», par hasard ?

Bruno Amable, professeur de sciences économiques à l’université Paris-I.


(1) alternatives-economiques.fr/blogs/flandreau

(2) Nicolas Sarkozy, Toulon, 25 septembre 2008.