Immigration : le devoir de fermeté de l’Union européenne

Par Franco Frattini, commissaire européen chargé de la Justice, de la Liberté et de la Sécurité ; vice-président de la Commission européenne (LE FIGARO, 07/09/06):

Ces dernières années, l’afflux d’immigrés illégaux en Europe est une constante. La période estivale ne fait que rendre ce phénomène plus dramatique et plus visible. Chaque année, le nombre de personnes prêtes à abandonner leur pays d’origine ne fait qu’augmenter et les projections démographiques des pays en développement, en particulier en Afrique, confirment que le phénomène migratoire se trouve dans une phase de nette expansion. Les politiques de développement mises en place au niveau mondial n’ont malheureusement pas encore assuré des conditions de vie et de croissance économique capables d’amoindrir le désir de millions de personnes qui, pour fuir les guerres, la disette et la pauvreté, sont déterminées à tenter «l’aventure» en Europe. À ce propos, il convient tout d’abord d’essayer de donner une réponse à certaines questions fondamentales.

Qui sont ces immigrés qui arrivent sur les côtes européennes pour être ensuite acheminés vers des centres d’accueil d’urgence ? Les récentes expériences dans les îles Canaries, à Lampedusa et à Malte, montrent qu’on n’en connaît même pas le pays d’origine. Ils arrivent en Europe sans papiers parce que des trafiquants leur ont dit de ne rien emporter qui puisse de quelque façon que ce soit contribuer à permettre de les identifier. Ils refusent même de parler, leur accent pouvant en quelque sorte les «trahir». Les États membres de l’Union européenne, en particulier les pays les plus exposés au phénomène migratoire pour des raisons géographiques, ont peu d’experts capables d’identifier les personnes sur la base de simples caractéristiques somatiques, pour autant que cela soit possible. Il est donc très difficile de déterminer la nationalité des personnes dont nous ne connaissons évidemment pas le passé.

Qu’est-ce qui fait que ces personnes supportent des voyages qui peuvent prendre jusqu’à deux ans, payent des sommes énormes pour les revenus qui sont les leurs et risquent leur vie pour finalement aboutir en Europe ? Ils veulent avant tout trouver à bref délai un travail leur assurant un niveau de vie acceptable, de toute façon supérieur au niveau généralement possible dans leur pays d’origine. Nous oublions souvent ce miroir aux alouettes pour les plus pauvres, c’est-à-dire l’image de l’Europe que donnent les paraboles satellitaires et la télévision, une Europe de toute façon riche et prometteuse : d’où une attraction «coûte que coûte». Les régularisations de masse font le reste, en rendant légitime et permanent ce séjour rendu possible, au départ, par une violation des lois de l’État et l’envoi, par la suite, d’un signal séduisant favorisant l’arrivée et le séjour illégal.

Nous devons être vigilants quant à l’image que nous donnons de nous et il faut favoriser une communication capillaire, à partir des pays d’origine, capable d’agir comme un premier filtre des attentes et des besoins. L’Europe a besoin de l’immigration, mais elle doit commencer par la contrôler à la source : en d’autres termes, il convient d’établir une carte des possibilités, des attentes, des droits et des devoirs, faire en sorte que l’immigration soit un choix tant dans sa dimension économique que dans celle des valeurs, de l’organisation sociale. Car il n’y a pas d’immigration sans intégration.

Première mesure importante pour faire obstacle à l’arrivée d’immigrés illégaux : des sanctions sévères pour tous les employeurs qui, ici en Europe, offrent du travail illégal aux clandestins. Ces offres représentent un «effet d’appel» très dangereux. En plus, ce phénomène débouche sur un préjudice énorme pour le trésor des États européens (ces contrats n’étant pas soumis à imposition), il exerce une incidence négative sur un principe de base de l’Europe – la libre concurrence – et donne lieu à une exploitation incontrôlée et abusive de ces ressources humaines à bas prix. C’est inacceptable.

Afin de donner davantage de crédibilité aux procédures d’admission des travailleurs provenant de pays tiers, il faudra également intensifier nos efforts afin de conclure, dans les douze mois à venir, d’autres accords de rapatriement avec les divers pays d’où partent les immigrés illégaux après ceux déjà conclus, par exemple avec l’Albanie. Ces accords permettront un rapatriement rapide des immigrés illégaux, dont le retour dans leur patrie montrera de façon claire et nette qu’il est inutile et dangereux d’entreprendre un voyage en Europe en dehors des canaux légaux. Frontex, l’Agence pour le contrôle des frontières externes de l’Union européenne, s’active dans ce domaine et cherche à améliorer la coordination entre les États désireux de participer à des vols groupés. Parallèlement à ces efforts, il faut donc que nous engagions des campagnes claires d’information dans les pays en développement qui sensibiliseront les personnes aux risques inhérents à ces «voyages de l’espoir» et les informeront sur les possibilités de travail régulier dans les divers États membres de l’Union européenne, possibilités qui existent bel et bien.

Pour être couronnée de succès, la répression doit nécessairement être accompagnée d’une ouverture progressive de notre marché du travail aux immigrés, selon, bien entendu, les exigences spécifiques des marchés du travail nationaux. Les procédures d’admission devront être harmonisées au niveau européen en tenant compte des diverses capacités professionnelles. L’Europe fera la preuve de sa maturité quand elle parviendra à accorder l’hospitalité et à donner du travail à ceux qui arrivent sur son territoire en suivant des canaux d’admission réguliers tout en étant capable de réprimer avec force et détermination le trafic des êtres humains.

L’Europe doit aussi favoriser les conditions permettant d’accélérer la croissance économique de ces pays. Si les quelque 2,5 milliards de Chinois et d’Indiens ne se pressent pas à nos frontières, ce n’est pas parce que nous avons accordé des aides à ces pays, mais parce que leur taux de croissance est de 10% l’an et qu’ils participent activement (ô combien !) au commerce mondial. Malheureusement, tel n’est pas encore le cas de l’Afrique. Il faut abolir les obstacles que les pays riches dressent encore à l’heure actuelle, surtout dans le secteur agricole.

Des milliers de personnes meurent chaque année en Méditerranée et sur les côtes africaines de l’Atlantique. C’est une lutte pour la survie où les plus faibles périssent. Si nous voulons vraiment respecter les traditions humanitaires de l’Europe dont nous sommes fiers, évitons d’envoyer des messages conciliants qui encouragent le phénomène. Entre-temps, cela va de soi, il faut continuer à faire le maximum pour sauver des vies humaines qui sont en danger chaque jour.