Immigration : l’Europe a presque tout faux

Du vote Front national à Brignoles, aux noyés de Lampedusa, en passant par l’expulsion des Roms, l’immigration fait presque chaque semaine la une. En matière de science économique, il n’est pas de domaine dans lequel la rationalité et le bon sens soient davantage bafoués, dans lequel les contrevérités et les faux débats soient plus nombreux. Il est temps de réagir et de rappeler quelques faits tout simples.

L’immigration a toujours constitué et constituera toujours un des principaux fondements de la croissance économique de longue période et, à ce titre, doit être encouragée. Ce qui est vrai partout et toujours l’est particulièrement en Europe. Les femmes européennes ne font, en moyenne au cours de leur vie, que 1,4 enfant alors qu’il en faudrait 2,1 au moins pour renouveler la population. Par ailleurs, l’âge médian de la population des Quinze, qui est aujourd’hui de 38,5 ans, sera en 2050 de 48,5 ans (l’Europe du Sud tirant vers la sénilité l’Europe du Nord). Même avec un taux de 2,1 enfants par femme et un doublement du flux d’immigration, l’Europe n’assurerait en 2050 qu’un ratio de 2,5 jeunes pour un vieux contre 4 pour 1 aujourd’hui. Comment financera-t-on les retraites européennes ? Et, surtout, comment arrivera-t-on encore à produire «européen» ?

Tous les experts les plus sérieux sont unanimes sur ce point : à l’horizon 2030 (c’est-à-dire demain), il manquera environ 40 millions de personnes sur le marché du travail européen. Il faut donc encourager l’immigration en Europe. D’abord, cela constitue, avec l’encouragement à la natalité (politique abandonnée dans la plupart des pays européens depuis plus de dix ans), le seul moyen de rajeunir notre population. Aujourd’hui déjà, la proportion de personnes âgées (plus de 65 ans) dépasse la proportion de jeunes (moins de 15 ans) en Allemagne, en Grèce, en Italie, au Portugal et en Espagne. Bien difficile dans ces conditions de régler des problèmes aussi graves que celui des différentiels de productivité avec d’autres zones géographiques ou de rééquilibrage des comptes sociaux. A cela s’ajoute, deuxième raison, des goulots d’étranglements dans certains métiers et dans certains secteurs que l’Education ne peut, à elle seule, desserrer et qu’une politique d’immigration non volontariste (inévitablement biaisée dans le sens des qualifications les plus faibles) ne peut qu’aggraver.

Il est clair qu’un accroissement des flux migratoires entrant dans l’Union ne va pas sans poser de problèmes sociologiques et politiques. Mais arrêtons de brandir dans ce domaine des chiffons rouges qui n’ont pas lieu d’exister. Il est, depuis peu, enfin reconnu que, en matière de comptes sociaux, les immigrés apportent plus aux pays qui les accueillent qu’ils ne retirent de ces mêmes pays. L’exemple des Etats-Unis est là pour nous montrer qu’il est possible de gérer ces problèmes. Avec 56 millions d’immigrés et d’enfants d’immigrés (un enfant de moins de 5 ans sur deux depuis cette année), soit un cinquième de la population américaine, les Etats-Unis ont, à un coût social qui paraît à ce jour acceptable, un taux d’immigration deux fois supérieur au nôtre (6,6% contre 3,5% en Europe). L’Europe a donc encore de la marge.

L’Europe a presque «tout faux». Il y a d’abord, trop d’immigration clandestine (environ 500 000 personnes par an) et insuffisamment d’immigration «officielle» (on plafonne dans ce domaine à 1 million). Par ailleurs, et c’est sûrement cela le plus grave, la politique dite «de Schengen» a organisé la libre circulation au sein des frontières sans préalablement vérifier que celles-ci existaient vraiment. Enfin, cela étant la conséquence de ceci, la politique européenne de l’immigration qui fait de la répression «l’alpha et l’oméga» de la normalisation (en Allemagne et en Espagne au moins autant qu’en France) ne peut que nous conduire à marche forcée dans le mur.

Une véritable politique européenne d’immigration doit s’appuyer sur deux piliers. En premier lieu, une lutte renforcée à l’échelle européenne contre l’immigration clandestine. Cette lutte ne peut et ne doit se faire efficacement qu’à l’échelle communautaire. Cette lutte passe peut-être par des mesures de rétorsion contre les pays qui délibérément refusent de «jouer le jeu». Mais, au-delà d’une indispensable banque de données des visas accordés, elle passe surtout par la création d’une véritable police des frontières européennes. De ce point de vue, la réduction du budget de Frontex (de 118 millions d’euros en 2011 à 85 millions en 2013) paraît complètement surréaliste.

Mais la politique européenne d’immigration doit aussi et surtout passer par des flux migratoires officiels plus intenses. Le plus important consiste à trouver un juste équilibre dans ces flux. Car le «pillage du tiers-monde» ne peut impunément se déplacer des matières premières vers les êtres humains. Le brain drain organisé des élites des pays du Sud est une politique de gribouille. Ce souci d’équilibre ne relève en aucun cas de l’angélisme mais du plus plat des pragmatismes. Intensifier le brain drain du Sud vers le Nord privera, à terme, le Nord des débouchés sans lesquels aucune croissance européenne ne pourra être durable. Il faut donc chercher, avec chacun des pays concernés, des accords permettant de faire profiter l’Europe de la main-d’œuvre dont elle a besoin tout en organisant, à court et à long terme, un recyclage du capital humain dans son pays d’origine. La redéfinition des conditions d’attribution des bourses d’études et la refonte complète des dispositifs d’«aide au retour» constituent deux vecteurs, parmi d’autres, d’une telle ambition.

L’immigration est une chance. Nos principaux concurrents à l’échelle mondiale l’ont bien compris. Retrouvons juste un peu de cohérence. Soyons plus inflexibles que nous le sommes sur l’immigration clandestine et, au contraire, soyons plus offensifs et plus imaginatifs sur l’accueil et l’intégration des populations immigrées dont nous avons fondamentalement besoin. Soyons égoïstes et, pour cela, soyons plus hospitaliers. Vite. Car le temps de la mondialisation presse.

Olivier Pastré, economiste, professeur à l’université Paris-VIII

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