Impressions du Caire, capitale au bord du gouffre

Le Caire est une ville mythique. Ses habitants l’appellent la «Mère du monde»; les paysans de la vallée du Nil lui attribuent confusément le nom même du pays, «Masr», Egypte. Elle fut l’une des trois villes qui marquèrent l’histoire arabo-musulmane, après, chronologiquement, Damas et Bagdad, d’une triste actualité.

Après trente ans, je suis retourné dans cette mégalopole où j’avais vécu plus d’une décennie. Avec ses quelque 20 millions d’habitants, Le Caire héberge un quart de la population nationale. Son centre-ville, hors des itinéraires touristiques, en a fait la principale métropole du Moyen-Orient. L’urbanisation n’est pas proprement «coloniale». Elle a été réalisée, dès la seconde moitié du XIXe siècle – soit avant l’occupation britannique – par la dynastie khédiviale, soucieuse de modernisation. De larges rues, bordées d’immeubles cossus de style néoclassique, partiellement financés par des communautés locales, syro-libanaise, juive ou grecque, lui donnaient alors un prestige censé rivaliser avec Paris. Le quartier était poussiéreux, bruyant, mais rendu léger par l’humour, l’indiscipline et la gaieté des passants. Continuant d’être le pôle administratif, le nœud économique et le centre culturel du pays, il en constitue encore la vitrine.

Morne vision! Les immeubles sont dégradés, les façades décrépites, les trottoirs défoncés et les rues sales. Tout est délabré, hormis la place Tahrir refaite à neuf, bordée, côté Nil, d’un grand hôtel fermé, de la carcasse brûlée de l’ancien parti au pouvoir et du musée d’égyptologie, sévèrement gardé. Tirant des poubelles brinquebalantes, les éboueurs chargent, à mains nues, les immondices dans des camions de voirie. Le trafic automobile est infernal, illustrant un incivisme absolu. Ambulances et véhicules de police restent bloqués dans le flot immobile, leurs sirènes hurlant. Les piétons se pressent, nerveux. Le bruit et la pollution de l’air sont insupportables. Les résidents disposant des moyens nécessaires émigrent progressivement vers des villes satellites.

Dominant le vacarme de la rue, les appels à la prière et les prêches sont diffusés par des haut-parleurs à plein volume. Les Egyptiens ont toujours été très pieux, toutes religions confondues. Le poids de l’islam est omniprésent. Nombreux sont les hommes ayant au front le cal de ceux qui se prosternent dans la prière. Surtout par obligation sociale, la quasi-totalité des femmes porte un voile sur la tête. La tenue n’a rien de rébarbatif; le foulard se veut élégant et coloré, entourant de jeunes visages, souvent maquillés comme des poupées russes. La tolérance séculaire ne semble pas avoir disparu. Les cloches de l’église de la custodie franciscaine de Terre sainte et sa voisine arménienne sonnent pour les offices. Le pharmacien de la place vous sert sous une icône copte de la Vierge et de l’Enfant. Le souci quant à l’avenir est néanmoins palpable chez les minoritaires. Il est sans doute plus vif encore parmi les musulmans qui craignent la pire des échéances, la fit­na, soit la sédition ou guerre civile.

Les troubles qui émaillèrent la vie quotidienne, depuis la contestation massive de Moubarak, en janvier 2011, jusqu’à la prise du pouvoir par les militaires, en juin 2014, opposèrent les deux seuls groupes fortement constitués, les Frères musulmans et l’armée. L’ordre est rétabli. La crainte de violence demeure. Le 28 novembre dernier, le gouvernement avertit qu’il frapperait durement une manifestation prévue à la fin de la grande prière du vendredi. On conseilla aux étrangers de rester à l’hôtel, mais la journée fut calme. Deux personnes furent tuées, hors de la ville. Le lendemain, l’acquittement de l’ancien président Moubarak réunit quelques centaines de protestataires, promptement chassés par des lances à incendie. La vigilance demeure néanmoins. Les alertes sont fréquentes et les mises en garde des ambassades à leurs ressortissants récurrentes. Les artères menant à la place Tahrir sont fréquemment bloquées. Des attentats isolés surviennent parfois, hors du centre-ville.

L’idée d’un pseudo-Etat islamique n’est pas pertinente. Dans la «Grande Syrie» ou en Libye, les frontières territoriales ont été héritées de la colonisation et furent toujours contestées par les nationalistes arabes. Kadhafi interdisait déjà les cartes géographiques marquant des divisions du monde arabe. En Egypte, nation homogène depuis des siècles, les dangers sont d’une autre nature. Les terroristes peuvent aisément s’infiltrer, à l’est depuis le Sinaï, où l’armée subit des pertes, sans pouvoir compter sur l’appui des tribus bédouines autochtones et, à l’ouest, à travers une ligne de ­démarcation incontrôlable de ­milliers de kilomètres dans le désert libyque. La violence se nourrit de la très sévère répression policière et des haines qu’elle engendre. Elle ne cessera qu’avec un improbable compromis entre l’armée et les Frères musulmans.

Les émeutes de janvier 2011 ne furent pas une révolution démocratique, mais une révolte libertaire et socio-économique. La liberté de manifester est supprimée; celle de s’exprimer fortement diminuée. Le peuple paraît mécontent, inquiet et résigné. Il faut craindre la colère des doux, si la situation économique reste en l’état. Les investissements étrangers sont taris et le tourisme moribond. Les salaires sont bas et le coût de la vie très élevé. Dans la vieille ville «islamique», où est né le président Al-Sissi, les ruelles grouillent encore de petits commerçants. En revanche le célèbre bazar Khan Khalil, en face de l’Université Al-Azhar, est désert. Son «immémoriale renommée d’adresse et de créativité», comme la définissait Naguib Mahfouz, ne s’exprime plus. La plupart des ateliers sont fermés, les rideaux des échoppes baissés. Certains produits artisanaux, bas de gamme, sont transférés vers les stations balnéaires de la mer Rouge. Cette situation constitue le terreau de la violence.

Les Etats-Unis versent annuellement à l’Egypte plus de 1 milliard de dollars pour contribuer à la sécurité à court terme d’Israël. Les monarchies pétrolières, hormis le Qatar, allouent des sommes considérables, dans le souci de leur propre stabilité. Ces subventions ne sauraient suffire. Les premières couvrent les dépenses des forces de l’ordre et de répression; les secondes, les salaires d’une pléthore de fonctionnaires sous, ou mal employés. Seuls des investissements privés étrangers de grande ampleur permettront une reprise de l’activité, la création d’emplois et un regain d’espérance pour la jeunesse. A défaut, le plus important des Etats arabes se trouverait en réel danger d’explosion.

La dette extérieure et intérieure atteignant le niveau abyssal de 200 milliards de dollars, la possibilité d’une cessation de paiements n’est pas à exclure. En 1878, l’impérialisme européen avait saisi ce prétexte pour chasser le khédive Ismaïl et prendre les rênes de l’Etat. Un siècle et quart plus tard, l’Occident doit trouver les moyens d’offrir à l’Egypte, même au mépris des règles établies, un statut exceptionnel d’Etat le plus favorisé, en accordant des garanties particulières aux investisseurs privés. Il en va de l’avenir de la Méditerranée.

Marcel Boisard, ancien sous-secrétaire général de l’ONU.

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