Incendies en Amazonie : « Le bolsonarisme apparaît dans toute sa puissance destructrice »

Le hashtag #prayforamazonia, en présentant les incendies des dernières semaines comme un événement exigeant une empathie et une inquiétude universelles, a eu le mérite d’attirer l’attention des opinions occidentales sur le Brésil. Pourtant, l’appel à « prier » a initialement laissé entendre, surtout dans notre Europe sécularisée, que la propagation des flammes était une catastrophe naturelle, due à la sécheresse et au réchauffement climatique. La dimension politique de ce drame environnemental n’est apparue que dans un second temps. On a d’abord soupçonné le président brésilien, Jair Bolsonaro, très occupé à ses rodomontades habituelles, d’aveuglement et d’inconséquence face à l’ampleur du problème. Puis a émergé une autre interprétation : la complicité du gouvernement brésilien à l’égard de la déforestation du bassin amazonien.

Les dizaines de milliers de départs de feu ne sont en effet ni des accidents ni des initiatives individuelles d’agriculteurs pratiquant la culture sur brûlis ou désireux d’étendre leurs pâturages. Il s’agit d’une logique collective, à l’appui d’un projet politique.

Depuis l’élection de Bolsonaro, des milliers de prédateurs de la forêt (orpailleurs, producteurs de bois et propriétaires terriens) se sentent autorisés à ignorer les réglementations en vigueur, y compris en menaçant les rares agents encore disposés à les faire appliquer. Le gouvernement leur facilite la tâche de deux manières. D’une part, il démembre les instances de contrôle, notamment l’Institut brésilien de l’environnement (Ibama), privé de la moitié de son budget cette année. De l’autre, il discrédite les ONG travaillant pour la protection de l’Amazonie et des populations indigènes, faisant du discours écologiste le fruit d’un « complot mondialiste » visant à priver le Brésil de son droit d’exploiter ses ressources naturelles.

L’Amazonie n’est pas présentée comme un territoire à protéger, mais à développer, c’est-à-dire à cultiver, percer de mines et de carrières, et garnir d’infrastructures autoroutières et hydroélectriques. Ce projet a pour préalable indispensable une accélération des défrichements, que le gouvernement attise sans nécessairement les contrôler, par conviction néolibérale que cette « libération des énergies » ne pourra que servir l’économie de la région.

C’est ce climat qui explique que les surfaces défrichées aient été en juillet trois fois supérieures par rapport à juillet 2018, selon les chiffres de l’Institut national de recherches spatiales (INPE), dont la divulgation a tant contrarié le président Bolsonaro qu’il en a licencié le directeur. C’est ce climat qui a incité des orpailleurs à envahir la réserve des Indiens wayapi à la fin juillet, et en assassiner le cacique.

C’est ce climat, enfin, qui a incité un groupe de 70 exploitants du Para, un Etat du nord du Brésil, à déclarer le 10 août « jour du feu » et à allumer des centaines de foyers le long d’une route nationale. Ils disent aujourd’hui avoir agi en soutien au président. Le ministre de la justice, Sergio Moro, prévenu trois jours avant les faits, avait à l’époque refusé de fournir à l’Ibama l’appui policier nécessaire pour arrêter les pyromanes.

Energies prédatrices

En d’autres termes, le drame que vit la forêt amazonienne depuis plusieurs mois va bien au-delà des incendies en cours. Non seulement le projet économique de Bolsonaro est incompatible avec le maintien de surfaces arborées suffisantes pour que l’Amazonie demeure une forêt pluviale – le point de basculement avant la transformation en savane est bientôt atteint –, mais même s’il renonçait à le mettre rapidement en œuvre, il faudrait déployer des moyens importants pour contenir les énergies prédatrices que son élection a relâchées.

Pour la première fois peut-être depuis l’élection d’octobre 2018, le bolsonarisme apparaît dans toute sa radicalité et sa puissance destructrice. Il doit nous en rester deux prises de conscience – ou piqûres de rappel.

La première est que le néolibéralisme, dans le contexte d’une société violente, inégalitaire, ségréguée et à la démocratie abîmée, peut très rapidement générer des comportements extraordinairement destructeurs – aujourd’hui au Brésil, un écocide, mais des persécutions de plus en plus caractérisées de minorités ne sont pas à exclure. On ne peut compter sur aucun consensus civilisationnel, ni sur l’environnement, ni sur les droits humains. Sous les mandats de Lula et de Dilma Rousseff, en tout cas jusqu’en 2014, l’exécutif a pu constituer un rempart. Actuellement, notre principale marge de manœuvre est l’exercice de pressions économiques, afin que la prédation de court terme contrarie les intérêts de lobbys puissants au niveau fédéral.

La deuxième prise de conscience consiste à mesurer combien la logique de « guerre culturelle » inhérente à ce que l’on appelle « les populismes de droite » est un auxiliaire de cette destruction néolibérale. Bolsonaro entretient sa base politique, au Brésil, par un discours selon lequel la bienséance progressiste, qui englobe le multiculturalisme, le multilatéralisme, le féminisme et l’écologie, sont les nouveaux visages de l’ennemi. De l’ennemi communiste, que la dictature militaire (1964-1985) qu’il exalte a jadis combattu.

Le rôle de père Ubu que tient Bolsonaro, ces derniers temps, sur la scène internationale fait partie de ce scénario : plus il nous choque, plus il rejette les valeurs portées par le progressisme occidental dans le camp d’un « politiquement correct » à mépriser. Et dans le fossé qu’il creuse entre sa bouffonnerie haineuse et notre effarement brûle l’Amazonie.

Maud Chirio, maîtresse de conférences à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée, est l’auteure de La Politique en uniforme. L’expérience brésilienne, 1960-1980 (Presses universitaires de Rennes, 2016). Elle est membre du Réseau européen pour la démocratie au Brésil, qui rassemble des universitaires et des acteurs du monde de la culture mobilisés afin de faire connaître la situation politique dans ce pays.

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