Internet bouscule toutes les situations acquises

Par Eric Schmidt, PDG de Google Inc. (LE MONDE, 24/05/06):

endant des siècles, l’accès et la transmission de l’information dans le monde ont été réservés à la frange aisée et instruite de la population. Aujourd’hui, il suffit de taper quelques mots-clés sur le clavier d’un ordinateur pour obtenir des informations sur n’importe quel sujet ou presque. En quelques minutes, il est possible de comparer des prix ou des politiques. Rien d’étonnant donc à ce que tout un chacun utilise cette capacité pour acheter des produits et des services, pour demander des comptes et surtout pour s’exprimer.

La démocratisation de l’information nous responsabilise tous en tant qu’individus. Nous ne sommes plus obligés de prendre pour argent comptant ce que les entreprises, les médias et les politiciens avancent. Hier, on attendait les nouvelles, aujourd’hui, on sélectionne celles qui nous intéressent ; et nous sommes de plus en plus nombreux à commenter les événements : un blog est créé à chaque seconde. Les gens ont beaucoup de choses à dire. Ne se contentant plus d’être les destinataires passifs de l’information, ils veulent contrôler les médias et non plus les subir.

Ceux qui critiquent Internet posent la question de l’intérêt d’avoir accès à autant d’informations et de la légitimité de laisser les utilisateurs créer aussi facilement leurs blogs, dont le contenu est souvent de qualité douteuse. Ces préoccupations sont tout à fait légitimes car certaines personnes se servent de la Toile de façon pour le moins… décevante. Mais en règle générale, chacun est capable de faire la différence entre les produits bons ou mauvais et les informations exactes ou fausses. En fait, c’est la grande liberté donnée à l’utilisateur final qui a conduit Internet au succès qu’il connaît aujourd’hui.

Le quart des sujets de recherche sur Google concerne des sujets demandés pour la première fois. Ce chiffre étonnant montre à quel point Internet stimule la curiosité. Il encourage chacun à poser de nouvelles questions et à élargir le champ de ses connaissances. Plus nous aurons accès à l’information, plus nous l’utiliserons. Aujourd’hui, il y a plus d’un milliard de personnes en ligne, qui se connectent, communiquent et partagent les données. Mais cela ne représente que le cinquième de la population mondiale et, pour l’essentiel, des habitants de pays développés.

Avec le temps, la numérisation permettra aux populations des pays émergents d’accéder à la même information que celle dont nous disposons dans les pays développés. Un écolier africain pourra, par exemple, trouver des articles sur la recherche provenant du monde entier ou consulter des manuscrits anciens d’une bibliothèque d’Oxford. Mais à l’heure actuelle, la fracture numérique est bien réelle et le taux de pénétration d’Internet dans les pays développés est presque dix fois plus élevé que dans les pays émergents.

Dans ces derniers, seuls quelques rares privilégiés résidant dans les zones urbaines disposent d’une ligne de téléphone fixe. En Afrique subsaharienne, par exemple, moins de 1 % des foyers sont équipés d’une ligne fixe. Et même si chacun d’eux disposait d’une connexion haut débit, ils ne pourraient pour la plupart s’offrir un ordinateur de bureau – dont le prix représente plusieurs fois leur revenu annuel moyen. Je pense donc que l’accès à Internet par la téléphonie mobile jouera un rôle important pour combler le fossé entre pauvres et riches.

Les téléphones portables sont moins onéreux que les ordinateurs de bureau. Ils sont trois fois plus nombreux, ils se développent deux fois plus vite et sont de plus en plus dotés d’un accès à Internet. De surcroît, la Banque mondiale estime que plus des deux tiers de la population du globe est desservie par un réseau de téléphonie mobile. Le portable sera le prochain phénomène technologique majeur, ouvrant beaucoup plus largement l’accès à Internet et à ses avantages.

En quelques années, Internet est passé d’un phénomène marginal à un média «incontournable», au coeur de notre existence. C’est la technologie de communication qui a le plus bouleversé notre vie depuis l’invention de la télévision. De ce fait, on oublie facilement que le Web en est encore à ses balbutiements : aujourd’hui, 10 % seulement de l’information mondiale est disponible en ligne. Et, comme un enfant, Internet «cherche» les limites des systèmes établis : modèles économiques du siècle dernier, médias traditionnels, notions dépassées de juridiction nationale, contrôle centralisé – des concepts bien ancrés.

Cela représente un défi pour tous. Ceux qui sont ainsi «mis en cause», essentiellement les gouvernements, dotés de pouvoirs législatifs et réglementaires, auront inévitablement tendance à vouloir réfréner cette poussée et à chercher les moyens de contrôler Internet. Il serait préférable que le législateur facilite l’accès à l’Internet dans davantage de pays : ce serait un pas vers un monde où chaque être humain démarrerait dans la vie avec le même accès à l’information, les mêmes possibilités d’apprendre et le même pouvoir de communiquer. Je crois que cela vaut la peine de se battre pour l’avènement de ce monde.