Iran : « L’échec d’un régime qui se voulait populaire »

A l’image des manifestations de 2009, les jeunes sont très présents dans celles qui secouent simultanément plusieurs villes du pays, même si, aujourd’hui, la contestation est comparativement plus généralisée et touche toutes les catégories d’Iraniens désespérés, pris à la gorge et ne voyant aucune perspective d’avenir, en particulier la classe moyenne.
En Iran, même si la part des moins de 30 ans diminue, les jeunes restent numériquement importants, constituant toujours un peu plus de 50 % de la population (contre 70 % au début des années 1990).

Cette catégorie, qui n’a connu, rappelons-le, que la République islamique aspire, en priorité, à l’amélioration de sa situation économique et à l’accès à un travail décent et en concordance avec son niveau de formation. En effet, l’éducation est le domaine où la République islamique a le mieux réussi, avec un taux d’alphabétisation de 85 % et avec, comparativement aux autres pays de la région, un accès important tant des hommes que des femmes à un enseignement primaire, secondaire et universitaire, même si la qualité de l’enseignement reste très inégale.

Des jeunes en phase avec la mondialisation

Pourtant, dans ce pays dont la jeunesse est une des mieux éduquées du Moyen-Orient, avec ses 62,2 % de femmes et 67,7 % d’hommes âgés de 25 ans ayant suivi une formation secondaire et ses 60 % d’étudiantes dans les universités, se pose de manière exacerbée et dramatique la question des opportunités d’emploi. Le baby-boom des années 1980 a mis un grand nombre de personnes sur le marché du travail, alors que la situation économique s’est dégradée et que le taux de chômage des jeunes, souvent très diplômés, se situe entre 30 % et 50 %.

Situation aggravante, dans le système iranien, les postes disponibles ou les meilleurs sont accaparés par les proches du régime, « le cercle des intimes » et leurs enfants, les « fils de… » : signe de l’un des échecs les plus importants de la révolution, qui se voulait populaire et qui a abouti à une croissance des inégalités. Le sous-emploi chronique pousse les jeunes à travailler bien en dessous de leur qualification.

Ceux qui ont la chance de trouver un travail alimentaire doivent aussi les multiplier pour survivre. C’est ainsi qu’une majorité de jeunes ne peuvent accéder à leur indépendance, se payer un logement et vivent encore chez leurs parents ou ne peuvent se marier et fonder leur propre famille, à cause de l’absence de moyens.

Dans un deuxième temps, la jeunesse iranienne espère la disparition de la chape morale qui l’étouffe au quotidien à travers l’application des codes religieux. Ils désirent pouvoir exprimer leur individualité. Ils sont en phase avec la mondialisation et veulent pouvoir disposer librement de ce à quoi ont accès d’autres jeunes : musique, cinéma, sorties, fréquentations… Dans ce cadre de contraintes et d’obligations, les jeunes ont appris à détourner les règles et à s’en accommoder de manière subversive. Ils rivalisent d’ingéniosité pour défier le régime et ses valeurs, dès que l’occasion se présente.

Les stratégies mises en œuvre démontrent le fossé qui les sépare des autorités : détournement des codes vestimentaires, rendez-vous dans les parcs, fêtes privées, concerts et spectacles clandestins, dor dor (rendez-vous en voiture), relations sexuelles hors mariage, cohabitation entre personnes non mariées (appelée « mariage blanc »), croissance du célibat, consommation d’alcool et de drogues… Si une partie des jeunes reste attachée aux traditions, les valeurs prônées par la République islamique sont aussi ouvertement défiées par l’autre partie, dont une majorité dans les villes.

Optimiser les formes de résistance

Globalement, les aspirations des jeunes femmes sont les mêmes que celles des jeunes hommes, auxquelles il faut ajouter celle de l’amélioration de leur situation en tant que femmes. Dans ce cadre, elles luttent comme elles peuvent dans les sphères privées et publiques contre les contraintes qui leur sont imposées. Elles mettent en place des stratégies diverses afin d’optimiser les formes de résistance passive ou active face à l’oppression. Ainsi, pour elles, le sport, les campagnes d’opinion, la loi ou Internet deviennent des terrains de lutte.

De manière générale, confrontés à la répression du régime, les jeunes ont surtout fait le choix de défier le pouvoir non pour demander de changement politique de grande envergure, mais des réformes concrètes. Néanmoins, certains slogans des manifestations actuelles reflètent une possibilité de radicalisation.

Les mécontentements ont parallèlement entraîné la mise en place d’une culture de l’émigration alimentée par des stratégies de départ qui ne semblent pas se tarir. Enfin, les aspirations au changement se sont aussi exprimées à maintes reprises dans le cadre de ce qui était permis par le régime, en particulier les élections. Cela s’est traduit, entre autres, par un soutien et un vote massifs, à la présidentielle de 1997, pour le candidat Khatami qui incarnait le changement et qui avait promis plus de liberté et une amélioration de la situation des femmes.

La relative abstention des jeunes à l’élection de 2005 qui a mené Ahmadinejad au pouvoir était une autre manière de s’exprimer. Sa réélection en 2009 a, quant à elle, suscité une grande protestation cristallisée dans le Mouvement vert. L’élection de Rohani, en 2013, et sa reconduction au pouvoir, en 2017, ont de nouveau suscité l’espoir des jeunes, mais, encore une fois, les attentes n’ont pas été comblées. Aujourd’hui, les jeunes sont dans la rue, au péril de leur vie, pour exprimer leur frustration et leur désespoir, car beaucoup n’ont plus rien à espérer ou à perdre.

Par Firouzeh Nahavandi, professeure, Université libre de Bruxelles; directrice du Centre d’études de la coopération internationale et du développement.

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