Islamisme: les liaisons dangereuses

L’incident moyen-oriental du 31 mai dernier, au cours duquel Tsahal a dû employer la force pour arraisonner une flotte de navires partis de Turquie dans le but de forcer le blocus israélo-égyptien de la bande de Gaza, a certes mis en lumière le retournement d’alliance opéré par la Turquie vis-à-vis d’Israël au profit de l’Iran et du Hamas. Il est cependant possible de voir, par-delà l’épaule des islamistes de l’IHH, organisateurs de la «flottille», et de leurs soutiens de l’AKP, autres islamistes au pouvoir en Turquie, un autre pays, l’Iran.

Celui-ci est un allié du Hamas et il avait d’ailleurs annoncé à l’époque l’envoi de sa propre «flottille humanitaire», dans le même but que les Turcs. En réalité, au-delà de la dimension turque de cette histoire, on voit ces dernières années une alliance objective se dessiner entre des forces en apparence très distinctes et que beaucoup, en Occident, considèrent comme fondamentalement séparées, voire opposées. En effet, nous pouvons voir l’émergence d’une alliance objective entre l’Iran et les Frères musulmans au Moyen-Orient.

Si une telle forme d’alliance paraît contre nature aux défenseurs de la sacro-sainte distinction entre chiites et sunnites, notamment parmi certains analystes occidentaux adeptes de l’étiquetage et de la logique de non-contradiction, elle ne s’en traduit pas moins sur le terrain par de vraies coopérations, expression d’une non moins réelle convergence d’intérêts objectifs. Certes, l’Iran est un Etat, essentiellement chiite, et les Frères musulmans, sunnites quant à eux, un groupe non étatique représenté dans près de 70 pays dans le monde. Néanmoins, les deux parties nourrissent un projet ouvertement expansionniste et révolutionnaire, basé sur une vision islamiste.

Car l’Iran, Etat islamiste, a pour but d’étendre la révolution islamique sur le monde, et avant tout au Moyen-Orient. Les Frères musulmans, de leur côté, partagent exactement le même but, version sunnite par contre. Ainsi, s’il est vrai que l’islamisme présente de nombreux visages et déclinaisons, au gré de son évolution historique et des auteurs qui l’ont développé, par-delà les clivages réels et parfois séculaires au sein du monde musulman, il ne faut pas pour autant ignorer le cheminement intellectuel et idéologique qui peut parfois avoir lieu entre différentes mouvances, voire entre différents groupes religieux. Par exemple, Khomeiny a lu des théologiens islamistes sunnites, tels Al Mawdûdi ou Sayyid Qutb, lui-même Frère musulman et figure de proue de l’islamisme moderne. Il ne faut par conséquent pas toujours surestimer les divergences au sein de l’islam sur le plan géopolitique, même lorsqu’on parle de courants séculaires, comme le sunnisme et le chiisme.

Au-delà de cet exemple d’influence intellectuelle d’un théologien sunnite, et en l’occurrence membre de la Confrérie égyptienne, sur le fondateur de la République islamique d’Iran, il y a surtout une forme de realpolitik qui explique cette convergence. L’exemple le plus frappant est la coopération entre le Hamas, émanation palestinienne des Frères musulmans, et l’Iran, notamment par l’intermédiaire du Hezbollah, dont les liens avec l’Iran sont connus et documentés. Cela est d’autant plus étonnant qu’au Liban, par contre, le Hezbollah peut parfois sembler limité dans sa progression sociopolitique par sa nature chiite, version iranienne, tant l’interpénétration des deux communautés, chiite et sunnite, y paraît insurmontable.

Quels intérêts spécifiques pourraient bien pousser l’Iran et les Frères musulmans à se tolérer, voire à coopérer tactiquement sur le terrain? On peut désigner deux éléments. Tout d’abord, la haine d’Israël. Ensuite, la volonté d’éviction des Occidentaux du Moyen-Orient. Pour ce faire, les deux parties misent sur un affaiblissement des régimes sunnites, corrompus et vieillissants, alliés des Occidentaux, et une guerre sans merci contre Israël visant à l’éradiquer.

A terme, les Iraniens visent l’hégémonie sur le Moyen-Orient, en particulier dans leur sphère d’influence géographique directe que constitue le golfe Persique, mais aussi aux bords de la Méditerranée. Quant aux Frères musulmans, particulièrement puissants en Egypte et en Jordanie, et au pouvoir déjà à Gaza, ils pourraient remodeler les sociétés locales dans le sens de l’islamisme qu’ils promeuvent depuis plusieurs décennies.

L’opération «Plomb durci» de l’année dernière avait déjà pu mettre en lumière l’intérêt objectif de l’Iran et des Frères musulmans à affaiblir, voire à déstabiliser, l’Egypte. Ainsi, alors que le Hamas se trouvait en première ligne et cherchait, via les médias étrangers et occidentaux en particulier, à prendre le dessus, augmentant au passage le prestige de la confrérie égyptienne, le Hezbollah, quelque temps après la fin des combats, était surpris la main dans le sac par les forces de sécurités égyptiennes en train de fomenter des attaques sur le sol égyptien même.

Ainsi, aujourd’hui, si les Israéliens ont raison de souligner que le desserrement de l’étau autour du Hamas fournirait à l’Iran un port sur la Méditerranée, ce sont en partie des organisations proches des milieux islamistes, voire liées aux Frères musulmans, qui ont agi ces derniers mois en Europe, comme l’an passé lors de l’opération israélienne «Plomb durci» à Gaza, pour inciter les populations locales à manifester dans les rues leur hostilité à Israël et soutenir ainsi le Hamas. Comme quoi, la realpolitik est aussi une réalité moyen-orientale et islamiste, obligeant les analystes à ouvrir leur grille de lecture au paradoxe.

Emmanuel Dubois, chercheur associé à l’European Strategic Intelligence and Security Center de Bruxelles.