Israël et la bombe iranienne

Les récents développements autour du programme nucléaire militaire iranien ont relancé le débat en Israël sur l’opportunité de frappes militaires, à travers des déclarations des plus hautes autorités du pays. Si ce débat n’est pas nouveau en Israël, il prend un relief particulier dans le contexte du nouveau rapport de l’AIEA qui confirme en s’appuyant sur des éléments matériels très forts et très précis, la finalité militaire du programme nucléaire iranien.

Le débat israélien sur l’option militaire se déroule dans un environnement radicalement différent de celui qui peut parfois faire surface aux Etats-Unis ou en Europe. Pour l’Etat hébreu, la menace nucléaire iranienne est de nature existentielle. Cette perception s’appuie sur des réalités géographiques incontournables : l’ensemble du territoire israélien est dès aujourd’hui à portée des missiles iraniens et, comme le rappelait brutalement un haut responsable iranien, “Israël is a one bomb country”. Une unique frappe nucléaire sur le territoire israélien aurait en effet des conséquences incalculables. Les menaces récurrentes proférées par le président Mahmoud Ahmadinejad à l’encontre d’Israël donnent à cette menace une réalité très concrète. Face à un risque vital pour la sécurité nationale, le débat sur la meilleure réponse paraît donc légitime, même s’il prend parfois en Israël une forme publique inhabituelle.

L’hypothèse de frappes israéliennes imminente est-elle pour autant vraisemblable à court terme et militairement crédible ? S’agissant de la crédibilité de l’option militaire, il convient d’abord de relever qu’Israël a déjà par deux fois mené des raids audacieux afin des fins de contre-prolifération. En 1981, le bombardement du réacteur iraquien d’Osirak (construit par la France) a exposé le programme nucléaire de Bagdad en frappant le site le plus visible et, selon les Israéliens, l’aurait retardé de quelques années. Les inspections de l’Action team de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) après la première guerre du Golfe (1991) ont d’ailleurs confirmé la réalité des ambitions nucléaires militaires Saddam Hussein. En septembre 2007, et sans que les Israéliens l’aient à ce jour formellement confirmé même si leur responsabilité ne fait guère de doute, l’aviation israélienne a frappé le réacteur nucléaire clandestin syrien en construction à Al-Kibar, révélant au monde l’existence d’un programme nucléaire clandestin syrien mené par Damas avec l’assistance nord-coréenne qui fait depuis l’objet d’investigations poussées de l’AIEA.

Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette double expérience réussie. Militairement, l’aviation israélienne est parvenue à mener deux opérations très exigeantes sans pertes, ni dommages collatéraux majeurs. Politiquement, les frappes israéliennes n’ont pas entraîné de représailles politiques ou militaires significatives et ont parfois même été discrètement approuvées par des pays de la région ou au-delà. Si elles n’ont pas résolu de manière définitive la question des ambitions nucléaires iraquienne ou syrienne, elles ont retardé efficacement ces programmes et ont exposé publiquement les ambitions de ces deux pays, remplissant l’objectif stratégique recherché.

Ce modèle peut-il pour autant être appliqué à l’Iran ? Les experts en débattent vivement en Israël et ailleurs. Techniquement, une opération de ce type serait beaucoup plus difficile en Iran compte tenu de la multiplicité des sites nucléaires qui sont souvent enterrés et dont la liste complète n’est peut-être pas connue. Géographiquement plus éloigné, l’Iran dispose par ailleurs de défenses sol-air et de capacités de représailles variées (frappes de missiles, terrorisme, activation des alliés de Téhéran (Hezbollah, Hamas) à proximité d’Israël. Politiquement, beaucoup de commentateurs redoutent des conséquences stratégiques majeures d’un nouveau conflit au Moyen-Orient voyant un Etat occidental frapper un Etat musulman. Ces contraintes sont connues et discutées en Israël comme ailleurs, mais pourraient peser de peu de poids le jour où Israël estimera que la fenêtre d’opportunité avant la bombe iranienne. Il convient de garder en mémoire qu’une opération israélienne aurait certainement un objectif limité et n’aurait sans doute pas pour ambition de “régler le problème” mais de gagner du temps.

Une telle opération est-elle pour autant imminente ? Sans doute pas, les Israéliens se félicitent de la fermeté du dernier rapport de l’AIEA qui ne fait pas mystère des ambitions militaires iraniennes, contrastant avec les précautions de langage des rapports publiés par le précédent directeur général de l’Agence de Vienne, l’Egyptien Mohamed El-Baradei. Ils espèrent vivement qu’il permettra d’adopter un nouveau train de sanctions “paralysantes”. A cet égard, il est possible que l’inhabituel débat public israélien sur l’option militaire des dernières semaines ait également servi un objectif diplomatique : indiquer à la communauté internationale qu’Israël souhaite que le dossier nucléaire iranien demeure prioritaire.

En définitive, l’option militaire reste en Israël une option de dernier recours qui devra répondre à plusieurs critères : un effet concret sur le programme qui devra être significativement ce qui suppose des renseignements précis et une opération très exigeante (même si Israël ne se lancera pas dans une campagne aérienne de longue durée) ; un feu vert (ou orange) des Etats-Unis ; la certitude que la voie diplomatique est épuisée et surtout la conviction que l’Iran est sur le point de franchir un seuil critique. Ces conditions ne sont pas encore réunies et Israël souhaite, comme ses partenaires occidentaux, échapper à l’alternative entre “le bombardement de l’Iran et la bombe iranienne” selon la formule de Nicolas Sarkozy.

Dans l’intervalle, Israël poursuivra ses campagnes diplomatiques et ses actions clandestines ayant pour objectif de freiner le programme iranien à travers des attaques informatiques (le Mossad est soupçonné d’être à l’origine des virus Stuxnet et Duqu) ou des éliminations ciblées de responsables des activités nucléaires ou balistiques iraniennes.

En définitive, la meilleure chance d’éviter une frappe israélienne aux résultats aléatoires et aux conséquences difficilement prévisibles reste une mobilisation sérieuse de la Communauté internationale qui, du fait des réticences russes et chinoises, semble toujours réagir avec retard aux avancées du programme iranien, ce qui laisse accroire aux dirigeants de la République islamiste qu’ils peuvent parvenir au seuil nucléaire sans payer un prix politique et économique trop élevé.

Par Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique.

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