Israéliens et Palestiniens : la double chimère d’un Etat binational

Quiconque est familier des Territoires de Judée-Samarie – de ses routes, localités, avant-postes, barrières et établissements industriels et exploitations agricoles -, qu’il appartienne à la population israélienne ou palestinienne, comprend avec une évidence de plus en plus flagrante que l’Etat binational est inéluctable. Cependant, des individus animés de bonnes intentions, des pacifistes s’échinent, d’un trait de plume, à arracher près de 300 000 colons israéliens à leur lieu, à déplacer des localités entières, à modifier le tracé de routes et à refuser de voir la réalité physique et humaine qui, sans désemparer, s’enracine et se renforce en Cisjordanie.

A une époque où l’Ecosse a tenté de se séparer de l’Angleterre, où la Tchécoslovaquie est partagée en deux Etats, où l’URSS et la Yougoslavie ont éclaté en plusieurs Etats, et où des groupes ethniques, qui, pendant des générations, ont vécu dans la sécurité et la coopération au sein de larges entités politiques, aspirent désormais à obtenir une indépendance nationale et linguistique distincte, voilà que ce sont précisément les Juifs, une fois de plus à rebours de l’histoire, qui se greffent sur les Palestiniens. Ce faisant, ils brouillent leur entité et leur identité au cœur du tissu humain d’un peuple étranger contre lequel a été mené, et se mène encore, depuis plus d’un siècle, une lutte sanglante ; un peuple à la religion différente, à la culture différente, à l’histoire différente et au niveau économique différent ; et, de surcroît, un peuple lié à la grande nation arabe et au gigantesque monde musulman qui n’ont toujours pas reconnu la légitimité à l’Etat d’Israël. Or, cette entreprise stupide a été accomplie non seulement en opposition totale aux positions de la communauté internationale mais encore contre les choix de près de la moitié de la nation israélienne. Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous, du camp de la paix, nous nous posons la question et sommes requis de fournir une réponse à nos amis et à nos sympathisants dans le monde entier. Etes-vous devenus aveugles, avez-vous perdu la raison pour ne pas comprendre ce que vous vous infligez à vous-mêmes ?

Au-delà de toutes les accusations, justifiées ou non, concernant la faiblesse du camp de la paix et de la gauche israélienne, la mollesse des pressions américaine et européenne en vue de concrétiser l’idée de deux Etats pour deux peuples, nous devons reconnaître que la «soudure» entre les deux peuples persiste dans son aveuglement fatal et tragique, non seulement à cause des Israéliens mais aussi des Palestiniens eux-mêmes qui, malgré leurs déclarations officielles, rêvent eux aussi – et agissent en conséquence – d’un Etat binational.

En d’autres termes, la difficulté persistante du camp de la paix et de tout le système international à établir la solution des deux Etats découle, en fait, d’une opposition acharnée, intrinsèque et le plus souvent dissimulée des deux parties à parvenir à une telle solution.

Car, de leur côté, les Palestiniens sont-ils à ce point aveugles pour ne pas voir que, chaque jour, leur territoire est rongé, ce territoire qui offre la base fondamentale de toute identité nationale ? L’occupation ne les accable donc pas ? Comprennent-ils que les initiatives israéliennes en Cisjordanie sont irréversibles ? Je suis porté à croire qu’ils comprennent ce qui se déroule dans les Territoires, mais le rêve d’un Etat binational, le rêve d’un Etat unique, les console de leurs souffrances et tourments. Et cela n’est pas valable pour les seuls Palestiniens de Cisjordanie mais aussi de la majorité des Palestiniens d’Israël. En apparence, ils sont d’accord sur l’idée des deux Etats, dans lequel leur part réduite représenterait moins d’un quart de la Palestine originelle, mais, en leur for intérieur, ils rêvent et aspirent, tout comme l’ancien ministre du Likoud, Moshe Arens, et certains de ses amis de la droite israélienne, à un Etat unique, binational. Au début, sous la forme d’un léger apartheid, ensuite, sur le modèle du combat de Mandela et de ses adeptes, d’un Etat unique, démocratique, qui deviendrait, avec le temps et selon leur méthode, celui d’une seule nation, dès lors que, jusqu’à ce jour, la majorité des Palestiniens mettent en doute la nationalité juive, la considérant uniquement comme une religion.

Car si les Palestiniens voulaient vraiment, selon leurs propres dires, se libérer de l’occupation galopante, fonder un Etat palestinien avant qu’il ne soit trop tard, ils auraient dû opter le plus vite possible pour une séparation, pour un partage et l’établissement d’une frontière. Accepter les frontières de 1967 et établir un Etat reconnu par la communauté internationale. Consentir à l’exigence nébuleuse et sans fondement de Nétanyahou de reconnaître l’Etat d’Israël comme un Etat juif – reconnaissance sans aucune portée pratique – et cesser d’exiger sans cesse le «droit au retour» qui ne pourra jamais se concrétiser. Ils auraient dû accepter des échanges de Territoires, surtout dans la région du Goush Etzion et de ses alentours, voire tolérer une minorité juive qui prendrait la nationalité de l’Etat palestinien. Or, le temps presse, et chaque jour qui passe les éloigne de leur Etat. En toute logique, avant qu’il ne soit trop tard, ils auraient dû admettre une démilitarisation des armements balistiques dans les frontières de 1967 et une force internationale d’interposition sur le Jourdain en l’échange d’un statut officiel à Jérusalem, afin qu’ils puissent, tant qu’il est encore temps, attraper leur Etat par la queue avant qu’il ne le leur échappe pour toujours.

Mais, pour l’heure, ils ne se hâtent pas mais et s’obstinent à traîner les pieds, parce qu’un rêve ou une autre chimère les nourrit et, sans doute, les console : la chimère d’un unique Etat commun. Chimère qui engendre la croyance candide en leur capacité à bénéficier, dans le cadre d’un tel Etat binational, de droits de citoyen semblables à la version édulcorée octroyée à leurs frères en Israël. Ils n’envisagent pas que, dans le cas d’un Etat binational, les Israéliens puissent s’employer, par toutes sortes de manœuvres, à faire pencher la démocratie menacée en leur faveur, et, ainsi, jusqu’à ce que les Palestiniens réussissent à traduire à la Knesset leur avantage démographique, des dizaines de milliers de Juifs se verraient accorder une citoyenneté israélienne fictive pour neutraliser toute menace démographique en usant du vote électronique directement depuis les communautés juives répandues dans le monde.

J’affirme cela face aux accusations que le camp de la paix a tendance à s’adresser à lui-même, à propos de sa faiblesse politique, de sa coupure d’avec le peuple et de ses querelles intestines. Aussi un examen de conscience est-il plus que jamais nécessaire et vital, surtout en ces «Jours redoutables» de la tradition juive qui y invite, mais il convient que les champions de la paix, engagés et loyaux, en Israël et dans la communauté d’Israël, réalisent que le fait que la paix tarde est dû non seulement à la chimère binationale de certains Israéliens mais aussi de nombre de Palestiniens. C’est pourquoi, affronter cette double aspiration binationale incarne une mission aussi complexe et aussi frustrante. Et pourtant, nous n’avons pas le droit de désespérer.

Abraham B. Yehoshúa, ecrivain israélien. Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche.

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