Ivy Pochoda : «une ère postraciale était annoncée mais chacun persistait à juger le corps et la couleur de Serena Williams»

Mes années Obama ont été, et sont encore, mes années Serena Williams - presque deux décennies qui m’ont fait bondir, hurler dans mon salon, incrédule face à l’ampleur du phénomène auquel j’assistais, jusqu’à pleurer, la tête entre les mains, sonnée par la surprise. Pardonnez l’ancienne athlète professionnelle que je suis de rapprocher ainsi les mondes du sport et de la politique. Mais dans ce cas précis, à mes yeux, ils sont liés, et ce lien me raconte quelque chose.

2008, l’année où l’espoir tenait tout entier dans la possibilité d’une présidence de Barack Obama, a aussi été l’année où Serena Williams a jailli des cendres de sa propre carrière, démentant toutes les rumeurs cruelles - et je dis bien cruelles - sur son manque d’investissement, d’enthousiasme ou de sérieux dans le tennis professionnel. Une chose est sûre au sujet de Serena : les gens - dont certains commentateurs chevronnés - se sont toujours sentis libres de verser dans la cruauté, comme si son apparence et son attitude leur donnaient le droit d’ignorer sa grandeur.

Une démesure

Je me suis identifiée à Serena la première fois que je l’ai vue jouer, adolescente de 16 ans dans sa robe blanche Reebok, alors que le claquement des perles de ses cheveux donnait lieu à un tas de plaisanteries mesquines. (J’adorais et j’adore encore Venus, mais il y avait chez Serena une démesure qui me parlait, quelque chose de puissant, incertain, exaltant, provocateur et imprévisible.) Dans une moindre mesure, en tant qu’athlète reconnue, j’avais aussi eu droit à mon lot d’insultes pour des raisons complètement extérieures à mes compétences, alors quand j’ai vu cette boule de talent essuyer des critiques qui n’avaient rien à voir avec sa pratique sportive, j’ai reconnu là-dessous l’œuvre d’une force dérangeante. Comment un corps pouvait-il être «trop puissant» ? En quoi ses tenues colorées (qui, selon moi, représentaient une des révolutions les plus réjouissantes du tennis) la rendaient-elles moins crédible ? Moins performante ? Pourquoi, au milieu d’un océan de stars russes au regard de glace et d’anges américaines bronzées, sortir du lot était un mal ?

Bien sûr, nous avons tous nos favoris, nos champions, et je ne reprocherais à personne de préférer Lindsay Davenport, Justine Henin, voire Maria Sharapova. Mais ce que les gens, dont malheureusement certains de mes amis, disaient de Serena dépassait largement la sphère de la passion sportive pour entrer dans la zone inavouée, n’ayons pas peur des mots, du racisme… Comment osait-elle ?

Au-delà de son talent, de son style, de son bagou, ce qui m’attirait chez elle, c’était sa lutte intérieure. A chaque fois qu’elle prenait possession du terrain, même au cours de ses nombreux jours de magie, la bataille mentale qui faisait rage en elle était visible. Je n’avais jamais vu ça aussi nettement chez un athlète de son calibre. J’ai assisté à des effondrements épiques, à des craquages historiques, mais jamais un athlète n’avait laissé voir à ses fans la difficile tâche consistant à maîtriser ses émotions, à combattre la peur, la panique et la frustration. Jamais un athlète n’avait si clairement exposé l’angoisse qui accompagne le combat pour chaque point.

C’était fascinant - réel et brut. Malheureusement, Serena perdait souvent cette bataille, s’avouait vaincue avant d’être vaincue. Et quand, après la domination lumineuse, euphorisante, de ses 20 ans, elle a commencé à «décliner», comme disaient les journalistes, et à dégringoler dans le classement, j’ai craint qu’elle ne revienne jamais, et que ses démons intérieurs ne remportent la partie. Et puis, en 2008, pendant la chute du marché et l’ascension d’Obama, son retour sur les tournois WTA (1) prit une tournure réelle et oui, l’espoir était là.

Des Refrains haineux

En 2009, quelques semaines avant l’investiture du premier président afro-américain, Serena Williams redevint la première joueuse du monde. La nouvelle Serena était une sportive et une femme plus forte, plus éclatante, plus profonde qu’avant son retrait des cours. Son corps était aussi plus vigoureux ; ses tenues plus vives, plus serrées - j’aurais pu copier son style pour sortir en boîte. Son jeu possédait à présent une puissance et une élégance, une aisance à placer la balle trop peu soulignée et pourtant jamais vue chez les femmes, peut-être même chez les hommes.

Les mêmes refrains haineux qui avaient accompagné son premier parcours accueillirent sa nouvelle ascension. Alors que Barack Obama se jetait dans la course pour la présidentielle et que Serena gravissait les échelons du classement WTA, je travaillais dans un club privé où il n’était pas rare d’entendre sur le candidat des commentaires qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la politique, mais beaucoup avec son physique et son nom peu commun. Il en allait de même, bien sûr, pour Serena, qui écartait les unes après les autres les blondes prétendantes à sa couronne.

Et puis Obama fut élu et son triomphe annonça le début d’une ère postraciale pleine d’espoir et d’ouverture, où le critère ethnique allait peut-être laisser place à celui du talent. Il ne nous fallut pas longtemps pour comprendre avec horreur que non seulement nous ne vivions pas dans un monde postracial, mais que la haine raciale était, en réalité, bien plus prégnante que nous l’imaginions. Malgré une accumulation de trophées du grand chelem, Serena était un parfait cas d’exemple. Des commentateurs aux directeurs de tournois, en passant par mon voisin à la salle de sports, chacun persistait à juger son corps, son style et sa couleur.

La deuxième vague de succès de Serena charria son lot de controverses. Loin de censurer ses émotions, d’adopter le comportement que l’on attend d’un joueur de tennis, elle ne fait souvent qu’alimenter les critiques incessantes sur sa «virilité», son «agressivité» - en d’autres termes, son «côté noir». Sur le terrain, elle libère ses angoisses, exprime sa frustration envers elle-même, le public et, bien sûr, certains juges de lignes. En d’autres termes, elle confère une dimension réelle au jeu tout en faisant preuve d’une vulnérabilité qui va jusqu’à éclipser sa technique divine. (Il est intéressant de remarquer que dans le domaine des apparitions publiques, notre président, modèle de retenue et de maîtrise de soi, se trouve aux antipodes de la joueuse. Et où cela le mène-t-il ? Il insupporte autant ses détracteurs.)

Je pense qu’aucun athlète n’a eu envie, à un moment donné, de s’en prendre à ceux qui, volontairement ou non, vilipendaient son succès. Et ceux qui ne le font pas n’en sont, à mon avis, pas meilleurs pour autant ; au contraire, ils sont plutôt moins humains, moins accessibles, moins compréhensibles. Car Serena a beau avoir un talent surhumain, être la plus grande joueuse de tous les temps, c’est avant tout une personne entière et vraie.

C’est peut-être ça, son plus grand accomplissement. Pendant sa saison presque parfaite de 2015, une transformation culturelle a eu lieu. Sa valeur est devenue indéniable, même pour les plus sceptiques. Dépassant les frontières du tennis, sa course pour entrer dans l’histoire - en remportant le grand chelem - est devenue l’antidote nécessaire et puissant à l’année atroce qui vit périr Michael Brown et Eric Garner (2), parmi de trop nombreuses victimes.

Pourtant, au dernier obstacle, elle a flanché, renonçant au grand chelem qu’elle aurait dû remporter, en perdant de façon incompréhensible face à une adversaire plus faible, s’avouant vaincue avant d’être vaincue, succombant à la pression de la saison et des attentes du public. Montrant encore une fois qui était Serena.

J’ai pleuré. J’ai fui les réseaux sociaux. J’ai refusé de lire les blogs ou de regarder la télévision. Au milieu de mon désespoir, je redoutais surtout que le public ne se détourne et que l’amour, le respect, l’estime de la nation, et même du monde, apparus bien trop tard dans sa carrière, ne s’évaporent.
grâce et dignité

Mais non. Le public ne s’est pas détourné. Elle nous avait entraînés à comprendre la lutte que représente chaque point, chaque jeu, set, match et, bien sûr, chaque tournoi. Elle nous avait appris que chaque lutte renferme la possibilité de l’échec. Elle nous avait appris ce que signifie être athlète, et aussi être humain.

Après la conclusion malheureuse d’une des saisons les plus exceptionnelles de l’histoire du sport, le public a reconnu que Serena était sans doute la plus grande joueuse de tous les temps, mais aussi que sa grandeur dépassait les limites des lignes blanches, du gazon, de la terre battue ou du Decoturf. De même que la popularité de notre président afro-américain explose pour la première fois depuis huit ans parce qu’enfin, le public a compris qu’il avait changé les règles du jeu politique en inventant un style alliant grâce et dignité, de même la grandeur de Serena - que je prétends avoir décelée il y a vingt ans, mais qui n’est apparue en pleine lumière qu’au cours des huit dernières années - a changé les règles d’un autre jeu et aussi notre regard et notre goût pour la puissance d’une athlète et, surtout, d’une femme de caractère.

Ivy Pochoda, écrivain. Dernier ouvrage paru : l’Autre côté des docks (Visitation Street, 2013). Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Adelaïde Pralon.


(1) WTA : Women’s Tennis Association.

(2) Michael Brown et Eric Garner sont deux Noirs, tués en 2014 dans le Missouri et à New York par la police américaine.

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