Jack Bauer a-t-il tué Ben Laden ?

Qui, parmi ceux qui ont aimé la série 24H Chrono et son personnage Jack Bauer n’a pas pensé à cette série à l’occasion de la mort d’Oussama Ben Laden dans la maison où il se cachait au Pakistan ? Qui n’a pas eu ce sentiment de savoir, de connaître d’une certaine façon ce qui s’est passé entre le président des Etats-Unis, son équipe, les agents sur le terrain et leurs communications ? Cet événement donnerait raison à tous les amateurs de série qui disent depuis des années que les séries sont hyper-réalistes parce que ce qu’elles mettent en scène pourrait advenir – on l’a déjà dit, dans le cas de 24h Chrono, au sujet de l’élection du premier président noir des Etats-Unis, le président Palmer qui à bien des égards semblait annoncer Barack Obama.

Tout est dans la façon de connaître. Quelle façon ? Et quelle justesse ? L’incertitude demeure quant à l’écart entre la représentation de la lutte contre des terroristes dans 24H Chrono et ce qui a pu se passer entre la Maison blanche et les équipes d’agents au long de ces derniers mois, dernières semaines et dernières heures. Seul le travail socio-historique de comparaison permettrait d’asserter.
Jusqu’à quel point cette fiction nous a-t-elle fourni un cadre d’interprétation à ce qui s’est passé au Pakistan ? 24H Chrono, dont la première saison a été diffusée sur les écrans américains à partir de novembre 2001, reste une série inextricablement liée à l’Amérique post-11 septembre. Les scénaristes ont su capter (et inspirer ?) un air du temps nourri de paranoïa et de technologie de pointe, ainsi que les fluctuations morales d’un état et d’un peuple. Il semble alors logique que l’on perçoive ce qui nous est présenté comme “le dénouement” d’une intrigue qui a démarré le 11 septembre 2001 à travers le prisme de cette même fiction.

Jack Bauer s’est caractérisé par son droit de tuer, ce qui l’éloignait radicalement de James Bond de ce point de vue. Si 24H peut fournir un savoir documentaire qui demeurera tant que des savants n’auront pas produit le leur dans des formes contrôlées d’observation, irait-elle jusqu’à nous suggérer l’issue d’une telle traque ? “Justice has been done”, est bien une phrase de Barack Obama. Elle aurait pu être de Jack Bauer, non ? Serait-ce alors un effet de la série ? Ou une justification se servant de la série ? Sur CBS, le président américain a déclaré : ” Ce furent les 40 minutes les plus longues de ma vie, à l’exception peut-être du moment où Sasha avait attrapé une méningite, alors qu’elle n’avait que trois mois, et j’attendais que le docteur me dise qu’elle allait s’en sortir “. La rhétorique est “Bauerienne” (dans la saison 1, la voix off annonçait au début de chaque épisode ” je m’appelle Jack Bauer et cette journée est la plus longue de ma vie “). Dans la déclaration d’Obama, c’est le ressenti de l’assaut qui prime, et l’analogie avec un moment d’angoisse familiale semble, elle aussi, nourrie des structures narratives de la série de Fox (Jack Bauer ou le président Palmer doivent en même temps sauver le monde et leur propre vie familiale menacée). La justice devient alors une histoire personnelle, comme le montre Obama dans sa justification sans aucun d’état d’âme ou considération légale, de l’élimination de l’ennemi public.

Par Hervé Glevarec, chargé de recherche au CNRS Ariane Hudelet, maître de conférences en études anglophones à l’université Paris-Diderot.

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