J’ai mal à la France !

Où se cachait-elle donc la France, alors que les Tunisiens d’abord, les Egyptiens ensuite manifestaient chaque jour plus nombreux dans les rues, sur les places de leurs villes pour clamer le message qu’elle-même avait transmis au monde il y a deux siècles ? Qu’avait-il à dire ce pays, qui, le premier, avait rédigé une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui, le premier, à l’époque moderne, avait théorisé la notion de démocratie ? Où était-elle donc passée cette nation, qui, il y a seulement quelques décennies, appelait, par la voix du général de Gaulle, au réveil des peuples ?

Elle s’était réfugiée derrière le principe de “non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain”, auquel, après, mais seulement après le départ de l’ex-président Ben Ali, son gouvernement du moment ajouta celui de “soutien à la démocratie et à la liberté”. Tels sont les termes du communiqué de onze lignes que publia l’Elysée le 14 janvier. La France n’avait rien de plus à dire.

Entre-temps, il faut croire qu’elle n’avait rien vu venir puisque Mme Michèle Alliot-Marie, se rendant en Tunisie pour les vacances de Noël, affirma, au cours d’une intervention télévisée, que le suicide de Mohammed Bouazizi, qui provoqua, dès le 17 décembre, les premières émeutes, s’était produit à la fin de son séjour. Au cours de l’épisode suivant la révolution égyptienne, une autre ministre, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, eut le mérite d’expliquer cet étourdissant silence en posant la question que tous les responsables avaient en tête : “Peut-on réussir à aller vers plus de démocratie sans aller vers l’islamisme ?”

C’est peut-être parce qu’il fut pris dans ce dilemme que Nicolas Sarkozy fut le seul chef d’Etat ou de gouvernement d’un grand pays démocratique à ne pas dire un mot sur le mouvement qui se répandait à travers le monde arabe. Au contraire, Angela Merkel, David Cameron et, bien sûr, Barack Obama s’exprimaient régulièrement devant les caméras de télévision.

Pire, quand Hosni Moubarak dut s’enfuir en catimini du Caire, le premier hommage que rendit un bref communiqué de l’Elysée fut adressé à la “décision courageuse et nécessaire” de l’ex-président.

Depuis ces événements, la seule réunion un peu significative qui se tint, à Paris, sur la question, et réunissait les membres du gouvernement et les responsables de la majorité, porta sur le risque que faisait courir l’afflux de réfugiés tunisiens qui, ayant débarqué en Italie, voulaient gagner la France.

Ce repli frileux de la France sur elle-même n’est pas un phénomène entièrement nouveau. Mais, cette fois, il prend les traits d’une affreuse caricature, celle d’un pays terrorisé par l’évolution d’un monde qu’il ne comprend plus et qui lui fait peur.

La parole de la France s’était fait entendre haut et fort sous de Gaulle puis, decrescendo, sous Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing, lui, ne voyait déjà plus en notre pays qu’une “puissance moyenne”, mais sa vigueur fut renouvelée pendant le premier septennat de François Mitterrand. Le pays commença de s’érailler au cours du second mandat de Mitterrand avec la chute du mur de Berlin, en 1989, lorsqu’il déclara : “Rien ne doit être fait qui remette en cause les frontières dont dépend l’équilibre de l’Europe.”

Politique néoconservatrice

Une dernière fois, la voix de la France se fit entendre haut et fort. Ce fut pour condamner l’invasion de l’Irak par l’armée américaine. Il serait illusoire d’espérer que l’actuel président élève à nouveau cette voix. Dès l’origine, son obsession fut de rompre avec les politiques précédentes. Son geste le plus symbolique fut la réintégration de la France au sein du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Or la politique étrangère d’un pays est déterminée par son histoire et sa géographie. On ne peut la changer qu’à la marge. Nicolas Sarkozy crut qu’il pouvait tout bouleverser. Il se jeta dans les bras de l’Amérique de George W. Bush pour mener une politique néoconservatrice en prenant de front la Russie et la Chine, tandis que Bernard Kouchner annonçait la guerre avec l’Iran.

Ce changement radical n’ayant donné que de piètres résultats, il fit en grande partie marche arrière. Mais, du coup, la politique étrangère française en devint illisible. Elle n’est plus aujourd’hui gérée que par de vieilles habitudes, des amitiés anciennes et parfois coupables, voire, dans les cas extrêmes, par des intérêts personnels. Dans ces conditions, la France n’a donc plus grand-chose à dire, et c’est pourquoi, comme beaucoup de mes concitoyens, j’ai mal à la France ou, du moins, à une certaine idée de la France.

Por Dominique Bromberger, journaliste et écrivain.

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