J’ai vu l’Egypte se lever

Mardi 2 février : En direction de la place Tahrir

Aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, Paris.J’attends l’avion. Retard, aucune communication d’Egyptair. Une douzaine de personnes, dont deux Salafistes, barbe, djalabeyya courte, baskets et jaquette Adidas contrefaite. Les loups sortent du bois.

En avion, on apprend que le président a promis de ne pas se présenter à nouveau après la fin de son mandat.

Douze heures plus tard, à 2 heures du matin, arrivée à l’aéroport du Caire. Couvre-feu, interdiction de sortir. Je demande au policier si je peux sortir fumer une cigarette ; je sors, un bus s’arrête, je monte – je n’ai pas de bagages.

– “Fairmont Heliopolis ?

– Yes, of course”.

Des tanks partout. J’arrive à l’hôtel, je ne rentre pas, j’appelle un jeune cousin qui habite à côté. Il vient me prendre. Le couvre-feu était, comme je l’ai découvert, très relatif : contre présentation des papiers et fouille, on peut circuler.

Je dis à mon cousin que j’aurais aimé aller à Tahrir si c’était possible – je tâte le terrain. Il me dit : “Yalla !” On y va, pas à la place même, mais chez un ami qui a un centre culturel pas loin, face au mausolée de Saad Zaghloul.

Sur toute la route, des “comités populaires”. Des jeunes descendus protéger leurs rues, munis d’armes hétéroclites. A Héliopolis on voit des clubs de golf, des katanas fantaisie, et des armes à feu. A l’Azhar, plutôt des chaînes, des couteaux de cuisine, des gourdins. Certains ont convenu d’un mot de passe qui vaut sauf-conduit au barrage d’après. Kallousha. Abou Hachem. Bougui. D’autres lèvent l’essuie-glace de gauche, c’est le signe.

On arrive, il y a des jeunes qui passent la nuit. Discussion animée. Faut-il donner une chance au président ? Mon ami est contre, il pense qu’il veut gagner du temps, que rien ne va changer, que la répression sera terrible. Mon cousin est pour, et annonce qu’il se joindra à la manif “pro-stabilité” organisée pour le lendemain. Il m’impressionne. Si jeune, ce n’est pas rien de nager à contre-courant.

A l’aube, je rentre à la maison.

Vers 14 heures, je déjeune avec mon père et sa femme. En face, de l’autre côté du Nil, Maspero, la radio-télévision égyptienne.

Depuis ce matin, la contre-manif organisée par le gouvernement défile en direction de la place Tahrir. Beaucoup de gens, bien organisés, banderoles produites en atelier. Surtout des fonctionnaires dit-on, et les compagnies de pétrole. Et mon cousin, bien sûr, et un autre ami. Soudain, on remarque des chevaux et des chameaux qui déboulent vers la place. Intéressant. Plus tard on a su ce qu’ils avaient fait. Beaucoup de morts ce jour-la. Mercredi sanglant.

Je reste à la maison mercredi et jeudi toute la journée. Mon ami du centre culturel m’appelle en fin d’après midi pour me dire de venir. J’hésite, je pense aux enfants, à ma femme, à mon travail. Puis je m’habille et descends.

J’arrive à la place. Fouille sur le pont Qasr el Nil, par les manifestants. Trois fouilles sur quinze mètres. Politesse, excuses. Trente fouilleurs par rangée, pour ne pas ralentir le flux. Sur la place, tout va bien, bonne ambiance. Fraternité, partage, des gens nettoient, d’autres organisent la circulation des piétons, certains chantent. J’appelle mon ami. Il est du coté de la rue Mahmoud-Bassiouni, place Abdel-Moneim-Riad.

J’y vais. Là-bas la bataille fait encore rage. Les voyous du gouvernement sont rue Ramsès, derrière le tournant, on ne voit pas combien ils sont. Les manifestants ont érigé une barricade. Des blessés affluent. Il y a un no man’s land de 200 m après la barricade et avant les troupes de voyous. Des escarmouches se déroulent, des groupes des deux camps s’élancent vers le no man’s land, se battent et ramènent leurs blessés.

Les voyous attaquent, les manifestants battent le tocsin, tamtam sur la tôle ondulée, tout le monde monte au créneau. Un petit bonhomme s’excite, il crie : “Hayy alal djihad !” (Tous au djihad). Cinq jeunes l’entourent, lui ordonnent de se taire : “Nous sommes tous Egyptiens ici, il n’y a pas de djihad !” Dans une petite rue, deux filles rapiècent les blessés comme elles peuvent. Je leur donne un rouleau de pansements que j’avais amené pour moi. J’avais aussi pris des lunettes de natation et des gouttes, contre les gaz, mais pas de gaz ce jour-là.

Coups de feu. Probablement en l’air, je n’ai pas vu de balles.

Mon ami filme, on retourne au calme de la place. Interviews avec des gens. Les filles disent que c’est extraordinaire que personne ne les embête, ça les change de l’ordinaire. Des gens balaient, c’est leur place, leur ville, leur pays.

On rentre au centre culturel, on passe la nuit.

Le lendemain matin je retourne à pied par le pont Qasr-El Nil. Des masses de gens traversent le pont, mais la fouille ralentit leur entrée. Soudain la masse s’étire en une longue queue. L’un derrière l’autre, en file indienne. Spontanément. Les Egyptiens font la queue pour aller manifester, eux qui n’ont jamais fait une queue disciplinée pour rien ! Je me dis que c’est un miracle, il y a de l’espoir.

Le vendredi, plus de voyous. Le danger diminue. La foule grossit. Le gouvernement a perdu son crédit. Beaucoup comprennent que les manifestants ne sont pas des traîtres, ni des étrangers, ni des intégristes. Beaucoup découvrent à quel point le gouvernement les a trompés.

Dimanche 6 février : “Des jeunes et des moins jeunes rêvent”

Tout le monde se rend à la place : familles, bourgeois, apolitiques, badauds, couples. Beaucoup d’enfants.

Ambiance de kermesse. Impossible de bouger. Les vendeurs ambulants ont réapparu, ils vendent des chaussettes, des accessoires.

Un vendeur de rubans tricolores (noir, blanc, rouge) fait l’article : “Faites tomber le gouvernement pour une livre, une livre seulement ! Demain tout le monde pourra se marier, toutes les filles trouveront un mari, tous les garçons une mariée !”

Au niveau politique, c’est l’impasse. Un vieux pouvoir, connaissant la nature humaine, mise sur l’usure, la fatigue, la pauvreté, la désorganisation, la cupidité des riches, la veulerie de l’Occident, le soutien des pourris, l’armée bien payée. Et des jeunes, et des moins jeunes, qui rêvent en vrai, qui espèrent, qui projettent tous leurs désirs, leurs émotions. Qui jouissent de leur liberté nouvelle.

On sent des forces profondes en action : la finance, le taux de change, l’inflation, l’armée, les Américains, les Israéliens, les Frères musulmans, les bédouins, les coptes. On imagine les calculs les plus tordus, les négociations en coulisses, les avions privés qui décollent, chargés de trésors, les banques suisses en ébullition, la ronde des chiffres, des milliards qui changent de nom.

Jeudi (soir) 10 février : Moubarak devait partir à 22 heures…

Rue de l’Assemblée-du-Peuple, rebaptisée rue du Peuple par les manifestants.

Une grande affiche accrochée sur la grille de l’assemblée dépeint Moubarak en nain ridicule ; de petits groupes chantent ou scandent des slogans.

Moubarak doit parler à 22 heures.

Je retrouve un groupe d’amis, et nous nous dirigeons ensemble vers la place toute proche.

Tout le monde s’attend à ce qu’il annonce son départ. Beaucoup pensent qu’il est déjà parti, que son mot est enregistré. Spéculations.

La foule disperse notre groupe. J’hérite d’une jolie demoiselle, venue avec un autre ami. La foule nous presse, elle me prend la main.

Nous avançons au centre de la place où l’on a une bonne vue de l’écran, un grand drap blanc mal tendu. On ne voit que la moitié de l’image, l’autre moitié est décalée sur le mur d’un immeuble en retrait.

Il parle. Dès la première seconde, le ton surprend. C’est celui des discours ordinaires, un discours de 1er-Mai ou d’ouverture de l’assemblée. Soudain il commence une phrase par : “Sawf” (Je vais…).

On comprend qu’il ne part pas. Incrédulité, choc. Des insultes fusent, puis le silence revient. On veut entendre. Il poursuit son discours, calme, hautain.

Un bras brandit une chaussure, en silence. Des milliers de chaussures se dressent, en silence. Les bras sont très tendus, les chaussures vibrent au bout des bras. Une maman brandit la bottine de son nourrisson, une toute petite bottine. La colère est immense. A la hauteur de la provocation.

Beaucoup parlent tout seuls, bégaient, n’arrivent pas à y croire.

La foule explose : “Er-hal, Er-hal, Er-hal, Er-hal !” (Va-t-en, va-t-en, va-t-en !). Mais ça ne dure pas. La haine est trop forte. C’est devenu personnel. Intensément personnel. Le gens commencent à se retirer, mais furieux, comme quelqu’un qui rentre chez lui pour ramener une arme. On préssent un combat à mort pour le lendemain.

Sur les estrades de fortune, les meneurs de foule essaient de parler, de lancer des slogans, mais ça tombe à plat.

Soudain la place trouve sa voix. Un Sheikh entame une litanie de malédictions contre le tyran. Après chaque invocation, la foule hurle : “Amen !” Le Sheikh pleure en débitant ses anathèmes. Beaucoup de gens pleurent, mais de rage. On ne comprend pas qu’il soit aussi mauvais, aussi méchant. C’est quand même le Rayyès.

C’est le président.

C’était le président.

Mais maintenant Kossommo. On va lui faire la peau. On va le lyncher sur la place, lui et ses gosses.

La place se vide.

Vendredi (matin) 11 février : L’heure de la grande prière

J’ai passé la nuit chez mon ami près de l’assemblée. Une nuit glauque, sombre. L’odeur du sang anticipé dans les narines. Une envie d’en découdre, une envie de cogner. Il nous a frappés sur la nuque et pense pouvoir nous humilier – nous tous, humbles et superbes, mendiants et orgueilleux.

Le réveil est terne, silencieux. On ouvre une conserve de poisson pour Zoklot, le chat. Il mange, les épaules tendues. Mystérieux, ce Zoklot. Un chat de rue, le génie du lieu.

On sort, on se dirige vers la place. C’est l’heure de la grande prière. La place, bondée, est devenue un lieu sacré : mosquée ou cathédrale. Des centaines de milliers de personnes, peut-être plus d’un million, se sont déchaussées. Tout est bon comme tapis de prière : une feuille de papier journal, une veste, un manifeste sur papier A4. Il y en a qui prient directement à même le sol. Certains sont debout, ce sont des chrétiens.

Le Sheikh commence la litanie : “Seigneur, prends pitié. Seigneur, écoute-nous. Seigneur, humilie les puissants. Seigneur, abaisse les tyrans.” Le peuple répond : “Amen”, après chaque invocation. La place vibre. “Seigneur, soutiens les mères des martyrs, les mères de nos martyrs. Seigneur, console les mères de nos martyrs.” Et les hommes pleurent. Le hommes pleurent, des grands, des gros, des moustachus, des barbus, des durs. Les hommes pleurent. Des larmes brûlantes. Certains sanglotent. “Seigneur, accueille nos martyrs. Seigneur, n’oublie pas nos morts. Seigneur, console les mamans.”

La foule se redresse, mais le Sheikh entame une autre prière, la prière de l’absent, c’est-à-dire la prière des morts. Pour les martyrs de la révolution, et pour le Generali Shazli, mort la veille, chef d’état-major, ordonnateur de la guerre d’octobre 1973, artisan de la victoire, le héros sans pareil, démis par le président Sadate au beau milieu de la guerre – un Sadate qui y a vu en lui un rival possible au lendemain de la victoire. Shazli, supérieur et commandant de Hosni Moubarak pendant la guerre et emprisonné par ce dernier en 1994. Enfin célèbré, enfin fêté par tout un peuple qui se souvient, qui n’a pas oublié.

Après la prière de l’absent, la foule se redresse a nouveau – mais le Sheikh demande encore une prière – celle de l’après-midi. Le geste est fort, le message est clair : “Aujourd’hui est un jour de combat, nous ne pourrons pas prier cet après-midi. Aujourd’hui c’est nous ou lui.”

La foule se redresse. La clameur monte : “Er-Hal, Er-Hal, Er-Hal !” (Va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en !).

Nous rentrons charger les batteries de la caméra. La nuit a été longue et dure. On pense qu’il vaut mieux dormir un peu, récupérer, et notre instinct nous dit que rien ne se passera avant le soir.

Vendredi (soir) 11 février : Liesse, allégresse… “Il est parti !”

Ça y est.

Il s’en va. Il part. En trois phrases, moins d’une minute, son vice-président annonce son départ.

C’est trop bref, trop soudain. Stupéfaction. Ce n’est pas possible. On a gagné. Il a perdu. Il se rend.

Je dormais à la maison. Mon père hurle du balcon d’en haut : “Philippe ! Réveille-toi ! Il est parti, il est parti !”

Je me réveille, je m’habille, et je m’élance vers la Place.

Liesse. Allégresse. Danses, rondes, chants, embrassades… Des gens a genoux, hébétés. On a gagné. On l’a eu. On a vaincu la peur, les Moukhabarats, la police, les visiteurs de l’aube, les balles, les bombes lacrymogènes, les voyous, la télé officielle, l’Azhar, l’Eglise.

You-yous des femmes, les you-yous des mariages et des naissances. Des you-yous qui donnent des ailes aux hommes, qui disent aux hommes qu’ils sont des hommes et que leurs femmes sont fières d’eux, qu’elles sont joyeuses et heureuses et satisfaites.

Et une foule immense se lève sur toute la terre d’Egypte, une liesse comme jamais le pays n’a connu de liesse. Pharaon est tombé, on a fait tomber Pharaon, nous, tout seuls, de nos mains nues, sans armes, malgré la police, les voyous, les USA… malgré tout. Tous ensemble, comme un seul homme. Nous avons été nous-mêmes : bons, gentils, doux, polis, respectueux, et plus que nous-mêmes, nous nous sommes dépassés. Ils ont tout essayé : toutes les saletés, la peur, la division, la zizanie, la calomnie, l’argent, la religion, tout…, mais rien n’a marché. Dix-huit jours et rien n’a marché. Comme si ce peuple avait engrangé sa sagesse depuis 7 000 ans, pour s’en servir aujourd’hui.

Je marche comme un zombie au cœur le foule, je ne comprends pas, je n’y crois pas. Les larmes ne trouvent pas leur chemin. Le cœur est plein mais ne se deverse pas.

J’ai vu l’Egypte se lever.

Par Philippe Maari, Cairote, directeur d’entreprise.

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