Jamais, depuis l’intégration de la Catalogne à l’Espagne, l’idée de faire sécession n’a été aussi partagée

Depuis la fin des années 2000, les relations politiques entre la Catalogne et l’Etat espagnol n’ont cessé de se distendre ; franchissant à intervalles réguliers de nouveaux paliers, elles ont aujourd’hui atteint un haut degré de défiance.

Les tensions connaissent en effet depuis peu une nouvelle phase d’accentuation : malgré l’opposition ferme du premier ministre, le président de la communauté autonome de Catalogne [Carles Puigdemont] a annoncé [le 9 juin] la tenue d’un référendum d’autodétermination unilatérale le dimanche 1er octobre ; les citoyens catalans sont invités à répondre « oui » ou « non » à la question suivante : « Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous la forme d’une République ? ».

Pour prendre la mesure du degré de conflictualité entre le centre et la périphérie, il faut revenir sur les origines de la crise en analysant ses principaux ferments.

Un sentiment d’injustice

La montée de l’indépendantisme procède d’un sentiment d’iniquité territoriale que la crise économique de 2008 n’a fait qu’accentuer. La baisse de l’activité économique conjuguée à une chute des recettes fiscales a en effet relancé le débat sur la répartition de l’impôt entre Etat et communautés autonomes.

Pour les élites locales, le système fiscal est injuste : l’impôt recouvré par l’Etat en Catalogne serait supérieur aux subventions publiques qui lui sont attribuées. En un mot, la Catalogne donne trop d’argent et n’en reçoit pas assez. De surcroît, un déficit en matière infrastructurel freinerait son développement : l’Etat concentrerait ses investissements sur les régions pauvres au détriment du nord-est de la Péninsule.

Conséquemment, les élus réclament avec force la mise en place d’un nouveau pacte fiscal, seul moyen, selon eux, d’acquérir une « autonomie financière » et ce faisant, de réduire le déficit public de la région. Participant à l’exacerbation des antagonismes entre Barcelone et Madrid, la question fiscale constitue une des principales « pierres d’achoppement » entre les deux niveaux d’action publique. Le sentiment de vivre dans une région « spoliée » par l’Etat a progressivement infusé dans la société catalane : une sorte d’inimitié à l’égard de l’Espagne a alors grandi et un conflit entre deux allégeances s’est cristallisé.

Entêtement et obstination

L’idée suivante a tout du paradoxe : le gouvernement central aurait, par ses prises de positions et ses décisions politiques, attisé le feu séparatiste. Depuis plusieurs années, la volonté de la Catalogne de renforcer son autonomie s’est heurtée aux refus catégoriques des dirigeants successifs.

En mars 2006, l’adoption par le Parlement du royaume d’Espagne d’une version profondément remaniée du nouveau statut d’autonomie l’illustre ; plus tard, la décision des juges constitutionnels de censurer les articles à forte dimension symbolique – notamment le préambule faisant mention de l’expression « nation catalane » ou l’article qualifiant la langue comme « langue préférentielle » – constitue un casus belli.

Plus encore qu’une forme d’opposition systématique aux nouvelles avancées sur le terrain des compétences territoriales, c’est le refus de toutes formes de négociations qui interpelle : tout se passe comme si Madrid entendait à la fois contenir les tentatives de progression de l’autonomie régionale et exclure tous pourparlers. L’entêtement du gouvernement central confine à l’obstination.

Erreur historique

La position du premier ministre, pariant sur le déclin d’un phénomène qu’il estime éphémère et minoritaire, relève de l’erreur historique : jamais, depuis l’intégration de la Catalogne au Royaume d’Espagne (1714), l’idée de faire sécession n’a été aussi partagée, avec bien des nuances et des variations selon les partis, par les élites politiques régionales ; jamais la société catalane n’a semblé aussi encline à s’engager dans la voie du séparatisme.

Si le pouvoir central persiste à balayer d’un revers de main le problème catalan et à maintenir un cloisonnement symbolique entre l’État et la Communauté autonome, une remise en cause historique de la logique de « l’État régional » n’est alors pas à exclure. Il apparaît à présent urgent d’ouvrir grand les voies de la négociation : le processus de dislocation territoriale du Royaume d’Espagne ne sera jugulé qu’en conférant à la Catalogne de nouvelles capacités d’autogouvernement.

Par Jordi Gomez, Docteur en science politique de l’université Panthéon-Assas-Paris-II. Spécialiste de la question catalane, il a rédigé une thèse intitulée « Coopération transfrontalière et fabrique identitaire : le cas catalan ».

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