Jean Paul II et François, deux souverains pontifes et une même priorité

La canonisation par le pape François, dimanche 27 avril à Rome, du pape Jean Paul II (1978-2005) – associée à celle de Jean XXIII (1958-1963), le « père » du concile Vatican II – répare une injustice que commet déjà une mémoire ingrate et défaillante.

La popularité planétaire du pape argentin et son ardeur réformatrice font de l’ombre à Karol Wojtyla, ce pape polonais qui, le jour de ses obsèques, il y a seulement neuf ans (8 avril 2005), avait été salué par le monde entier comme l’un des géants de la fin du dernier siècle.

LA LÉGENDE DU PREMIER PAPE VENU DE L’EST

Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, la légende du premier pape venu de l’Est et qui a « vaincu le communisme », ses pèlerinages « coups de poing » dans sa Pologne natale opprimée, son soutien aux dissidents de l’Est s’estompent dans les mémoires. Karol Wojtyla a contribué héroïquement à ouvrir une ère de liberté et de démocratie en Europe. Mais le temps menace son image et son bilan.

L’Europe néochrétienne dont il avait rêvé toute sa vie ne s’est jamais réalisée. Le postcommunisme fut sa plus cruelle désillusion : réveil meurtrier du nationalisme, triomphe d’un capitalisme débridé et d’une permissivité sans frein. Le néocléricalisme qu’il avait encouragé sur les décombres du communisme a été contesté. Face à une orthodoxie sortie orgueilleuse et méfiante de l’enfer communiste, il a échoué à réconcilier ce qu’il appelait les « deux poumons », occidental et oriental, du christianisme.

Au fil des ans apparaissent d’autres zones d’ombre : Jean Paul II n’a pas pris toute la mesure du scandale de la pédophilie du clergé. Sa défense du prêtre mexicain Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, dont le passé criminel – pédophilie, maltraitance sexuelle, toxicomanie – était déjà avéré, a témoigné d’une passivité coupable et indulgente. Les enquêtes judiciaires qui ont suivi et l’attitude plus ferme de Benoît XVI ont souligné par défaut son aveuglement.

Mais Karol Wojtyla, issu d’un monde totalitaire, était hanté par les campagnes visant à nuire à l’Eglise. On ne peut comprendre son « blocage intellectuel », selon le mot du vaticaniste Nicolas Diat, sur la pédophilie sans remonter aux souvenirs de persécution du clergé polonais, quand les services secrets communistes lançaient de perverses accusations d’abus sexuels pour noircir l’image des prêtres et fragiliser l’Eglise, ennemie du régime.

PARALYSIE DÉSASTREUSE À LA TÊTE D’UNE EGLISE DÉCLINANTE

Le souvenir de Jean Paul II souffre aussi de la comparaison avec certaines décisions de ses deux successeurs. La « renonciation » de Benoît XVI, constatant l’épuisement de ses forces et son incapacité à gouverner, est parfois mise à son débit.

Supportant avec courage sa maladie (Parkinson) et son impotence, le pape polonais avait refusé de démissionner, après y avoir fortement songé, et était allé jusqu’au bout de sa mission. Sa longue fin de règne et une paralysie désastreuse à la tête d’une Eglise déclinante avaient retardé les mises à jour nécessaires. Mais peut-on reprocher à un pape qui ne cachait rien au monde de ses souffrances, malgré les sarcasmes, d’avoir incarné la proximité de son Eglise avec la partie la plus faible et la plus fragile de l’humanité ?

L’intransigeance du discours moral de Jean Paul II et, dans un tout autre domaine, son refus de s’attaquer aux privilèges d’une curie romaine qu’il jugeait irréformable et qu’il délaissait par ses innombrables voyages sont aussi opposés, depuis un an, à l’action hardie du pape François.

Sans doute Jorge Mario Bergoglio, premier pape latino-américain, fils d’immigrés italiens, jésuite formé dans les miserias de Buenos Aires, proche de certains théologiens de la libération, a-t-il eu un parcours aux antipodes de celui du pape polonais.

Forgé à l’épreuve du nazisme qu’il connut dans sa jeunesse, puis du communisme qu’il affronta comme prêtre, évêque et pape, Karol Wojtyla était hanté par la déchristianisation rampante de l’Europe occidentale et brutale de l’Europe communiste. Il était effrayé par la « culture de mort » contemporaine, qu’il dénonçait avec persévérance et dans laquelle il amalgamait, de façon contestable, le génocide des juifs, l’avortement banalisé, la toxicomanie, la guerre, le terrorisme et la violence révolutionnaire à laquelle succombaient des prêtres en Amérique latine, au nom d’une théologie de la libération qu’il suspectait de marxisme.

 SOUVENIR DE LA DICTATURE ET DE L’OPPRESSION

Comment ne pas lui opposer aujourd’hui l’optimisme actif d’un pape François : « Les lamentations qui dénoncent un monde barbare ne nous aideront jamais à trouver Dieu » (entretien du 17 septembre 2013 accordé à la revue jésuite La Civilta Cattolica) ?

Malgré les différences entre les deux hommes, Jean Paul II et François partagent le même terrible souvenir de la dictature et de l’oppression, communiste pour l’un, en Pologne, militaire et financière pour l’autre, en Argentine. Ils formulent la même critique de toutes les formes de corruption politique, insistent sur la même urgente priorité pour les plus « pauvres » (François) et pour les « blessés de la vie » (Jean Paul II), la même contestation d’un monde gagné par l’idolâtrie de l’argent et un libéralisme « sauvage » dont le pape polonais avait aussi pressenti le triomphe après la chute du communisme dans l’encyclique de 1991 Centisemus annus marquant le 100e anniversaire de la naissance de la « doctrine sociale » de l’Eglise.

François reprend l’héritage de Jean Paul II sur l’essentiel : non-violence et paix, défense des droits de l’homme, respect absolu de la vie, dialogue entre les cultures et les religions. Si le premier incarne plus que l’autre le devoir chrétien de tolérance et de « miséricorde » pour ceux qui sont éloignés de l’Eglise, il n’a rien fait, jusqu’ici, qui contrevienne à une discipline et à une doctrine catholique dont Jean Paul II se voulait le gardien intransigeant.

François réforme, depuis Rome, le gouvernement de l’Eglise. Jean Paul II, sur les routes du monde, diffusait son message, tel un apôtre des premiers temps. Sur le visage douloureux du pape Wojtyla à la fin de sa vie, comme sur celui, simple et joyeux, du pape Bergoglio, on lit la même fidélité aux « béatitudes » de l’Evangile, promises aux pauvres, aux affligés, aux affamés de justice.

Par Henri Tincq, Ancien journaliste au “Monde” et collaborateur au “Monde des religions”.

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