Jérusalem est déjà, de fait, la capitale d’Israël

Faisant suite à sa promesse de campagne, Donald Trump a reconnu officiellement Jérusalem comme la capitale de l’Etat d’Israël et annoncé que l’ambassade américaine, installée jusque-là à Tel-Aviv, y serait transférée dans les meilleurs délais, sans toutefois indiquer de date précise. Cette déclaration entérine une loi votée par le Congrès le 23 octobre 1995.

Depuis, les médias se font l’écho des réactions des pays arabes, musulmans, des représentants palestiniens, tant ceux de l’Autorité palestinienne que du Hamas, ainsi que de la communauté internationale. La colère, la stupéfaction, le désespoir, l’incompréhension, le mécontentement, sont relevés dans toutes les capitales, ainsi qu’à l’ONU, où le secrétaire général, le Portugais Antonio Guterres, a exprimé son vif désaccord.

Jérusalem, à la demande expresse de l’administration américaine, observe un silence prudent, tout en se félicitant discrètement de cette confirmation de la part de la première puissance mondiale de la place de Jérusalem dans l’Etat juif. Place qui avait déjà été reconnue, rappelons-le, il y a quelques mois par le Kremlin lors d’un communiqué disant que le gouvernement russe reconnaissait « Jérusalem Ouest comme la capitale d’Israël ».

Donald Trump s’est néanmoins bien gardé de reprendre la terminologie israélienne, au sujet de Jérusalem. En 1980, une loi fondamentale votée par la Knesset, le Parlement israélien, avait entériné le statut de Jérusalem comme capitale « éternelle et indivisible d’Israël ».

« Les faits sont têtus »

Souvenons-nous aussi que si le statut de Jérusalem est la pierre d’achoppement de toutes les négociations entre Israéliens et Palestiniens depuis plusieurs décennies, et le casse-tête de toutes les puissances régionales et mondiales, ainsi que des organisations internationales qui cherchent à parrainer le processus de paix entre les deux parties, la ville a été majoritairement juive jusqu’en 1949, et cela, pendant plusieurs siècles. Seule la période de dix-huit ans séparant les accords d’armistice de la guerre des Six-Jours – qui plaçaient la Ville sainte sous administration jordanienne – a vu la démographie de la ville se modifier au bénéfice de la population palestinienne (dans la Jérusalem historique), période pendant laquelle, entre parenthèses, les juifs n’avaient plus accès à leurs lieux saints, qu’il s’agisse du mur des Lamentations ou du cimetière du mont des Oliviers.

Il ne faut pas oublier non plus que jusqu’en 1973 et la guerre du Kippour, de nombreux pays, européens comme africains, avaient leur ambassade à Jérusalem, dont l’Etat hébreu avait fait sa capitale dès 1950, y installant son parlement, ses ministères ainsi que la résidence officielle de son président et de son premier ministre.

« Les faits sont têtus », disait Lénine, qui sur ce point n’avait pas tort ! Mais pour têtus qu’ils soient, la tempête suscitée par la décision américaine les balaie tous pour ne laisser la place qu’aux émotions et aux réflexes conditionnés. Un constat qui n’est teinté d’aucun reproche.

Le prisme de Lacan

Avant le père de la révolution russe, Hegel écrivait : « Si les faits ne s’accordent pas avec la théorie, alors tant pis pour les faits ! » Ce petit billet pourrait d’ailleurs s’intituler « Tant pis pour les faits », tant l’irréalité et l’irrationnel occupent depuis hier soir le devant de la scène, jusqu’à faire dire à Erdogan que, si les Etats-Unis reconnaissaient Jérusalem comme capitale d’Israël, il romprait les relations diplomatiques entre la Turquie et l’Etat juif !

Mais sans effleurer même l’immense et vertigineux sujet de la relation entre l’irrationnel collectif des nations et le peuple juif, il me semble néanmoins fondamental d’introduire dans cette affaire toute fraîche la dimension du symbolique.

Lacan disait que le symbole constituait la réalité humaine ou encore que le symbolique créait l’homme. Cette assertion si profonde me semble correspondre parfaitement aux réponses à l’annonce faite par Trump. Objectivement, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis n’assène en rien un coup fatal à la possibilité que Jérusalem-Est devienne un jour la capitale du futur Etat palestinien. Dans les faits, l’établissement de l’ambassade américaine à Jérusalem n’est pas synonyme d’une atteinte portée aux lieux saints de l’islam ou de la chrétienté… Et pourtant, c’est le sentiment qui prévaut et qui se traduit aujourd’hui par des menaces d’embrasement général. Lacan, toujours, assimile le symbolique à l’inconscient. Ne peut-on pas, à sa suite, voir dans ce qui se passe sous nos yeux, l’inconscient collectif à l’œuvre, sous les espèces du symbolique ? Jérusalem serait alors ce symbole, ce signifiant détaché de tout signifié, c’est-à-dire de toute réalité factuelle. Dans un de ses séminaires, Lacan disait d’ailleurs, avec tout l’art de la formule frappante dont il avait le secret : « Plus il ne signifie rien, plus le signifiant est indestructible. »

Espérons que l’avenir le démentira, sur la question millénaire de Jérusalem. Et qu’un jour le signifiant recommencera à briller, pour tous les peuples, de tous les feux de son signifié, de son sens rationnel autant qu’universel.

Emmanuel Moses, ecrivain.

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