L’après-Copenhague sera européen ou ne sera pas

Une bien curieuse interprétation du malheureux épilogue du sommet de Copenhague circule en ce moment dans le débat public : l’Union européenne (UE) serait coupable de l’échec des négociations climatiques par omission. A l’évidence, les Etats-Unis et la Chine ont occupé le centre de la scène danoise, avec le brillant résultat que l’on sait, mais comment pouvait-il en être autrement ? Ces deux pays représentent près de 50% des émissions mondiales de gaz à effet de serre et leur confrontation est emblématique de la querelle sur les responsabilités respectives des pays développés et émergents dans le changement climatique. Les divisions et les hésitations européennes n’ont pas aidé l’UE à parler haut et fort. Mais soyons sérieux : sans l’Europe, Copenhague n’aurait pas eu lieu. Et sans l’Europe, il n’y aura pas d’après-Copenhague.

Du fait de son importance, la politique climatique européenne doit être soumise à une critique constructive qui mette en rapport les ambitions affichées et les moyens déployés pour les atteindre. Mais il faut commencer par reconnaître qu’elle constitue la référence mondiale. Or le pouvoir normatif européen a bien pesé à Copenhague : c’est parce que l’Union a inscrit dans le marbre de sa loi la limite de 2° C de réchauffement qu’elle est devenue la règle commune ; c’est parce que l’Europe, au nom de sa responsabilité historique dans le changement climatique, s’est engagée unilatéralement dès 2007 à réduire de 20% ses émissions d’ici à 2020 alors qu’elle est la seule région du monde à tenir ses engagements de Kyoto, que les pays en développement ont accepté de s’asseoir à la table de Copenhague ; c’est parce que l’UE a amorcé la pompe du financement de l’adaptation dans les pays les plus exposés au changement climatique que des montants décents commencent à être envisagés dans «l’accord de Copenhague».

Mais l’influence européenne doit aller plus loin. L’UE dispose d’une avance capitale en matière d’instruments économiques capables de limiter les émissions de gaz à effet de serre au plan mondial, qu’il s’agisse des normes et standards techniques ou des marchés de permis d’émission. Les standards européens, par lesquels les producteurs de la planète doivent passer s’ils veulent avoir accès au plus grand marché du monde, constituent la véritable politique étrangère européenne. De même, l’Europe a mis en place la pièce maîtresse de l’effort coopératif global de réduction des émissions dont il va falloir, au cours de 2010, définir les modalités : le marché européen des permis d’émission. Celui-ci représente désormais deux tiers des transactions mondiales de carbone, ce qui signifie que tout accord de répartition des «crédits carbone» entre pays industrialisés et pays en développement devra s’appuyer sur lui. Autrement dit, le prix mondial du carbone sera déterminé en Europe. Parce qu’elle est en passe de devenir une puissance écologique, l’UE ne peut pas céder à la déception : elle doit redoubler d’efforts et consolider son avance écologique, qui se convertira progressivement en avance économique. Mais cela suppose de réformer sa politique climatique.

Dans une étude publiée récemment, nous montrons que le signal prix, émis par le marché européen du carbone, est trop volatile et bas. Depuis la création de ce marché en 2005, le prix de la tonne de CO2 s’est effondré deux fois, d’abord de 65% entre avril et mai 2006, à nouveau de 75% entre juillet 2008 et février 2009. Son prix actuel, autour de 14 euros, ne s’est pas encore remis des conséquences de la récession mondiale et il a chuté de 9% après l’annonce du décevant accord de Copenhague. Qui plus est, comme l’illustre l’exemple français, ce marché ne constitue pas non plus une boussole efficace pour les taxes carbone nationales : le gouvernement français a opté pour une taxe de 17 euros, soit deux fois moins que les recommandations de la commission Rocard, parce qu’il a pris comme référence le marché européen du carbone. On peut pourtant facilement améliorer son fonctionnement et faire de l’UE le centre d’un monde «décarboné». L’un des scénarios que nous proposons consiste à le «fiscaliser» pour rendre son signal prix plus prévisible, ses effets devenant alors comparables à ceux d’une taxe. Si elle devait s’accompagner d’une réforme du mécanisme du développement propre de Kyoto, cette réforme pourrait être la contribution la plus importante de l’UE à la lutte contre le changement climatique pour les décennies à venir.

Avant même d’avoir commencé, le sommet était à la fois déjà un succès, dans la mesure où aucun pays ne pouvait plus faire semblant d’ignorer le consensus scientifique sur le changement climatique, et déjà un échec, puisqu’il était clair qu’aucun traité contraignant ne pourrait en sortir. Le succès tenait à l’Europe. L’échec revenait aux Etats-Unis. Rien ne s’est vraiment passé à Copenhague : au seuil de 2010, tout reste à faire, comme l’indiquent ces deux pages laissées en blanc en annexe du texte final. L’Europe tient, avec la question climatique, sa plus grande chance de changer le monde. Elle ne peut pas la laisser passer.

Jacques le Cacheux, économiste au Centre de recherches en économie de Sciences-Po, et Eloi Laurent, économiste à l’OFCE et chercheur à Columbia University, NY.