L’« homme malade » de l’Europe, ce sont les banques

Le programme d’assouplissement quantitatif de la Banque centrale européenne (BCE), qui est un moteur de la vigoureuse reprise cyclique de la zone euro, ne peut atteindre son plein potentiel que si les banques prêtent davantage. Mais, comme l’indique l’évaluation annuelle de l’économie de la zone euro effectuée par le Fonds monétaire international, en juin, les crédits bancaires ne peuvent pas jouer pleinement leur rôle si l’on ne s’attaque pas à la montagne de créances douteuses.

L’assouplissement quantitatif a déjà permis d’obtenir plusieurs succès importants. Les taux d’intérêt ont baissé, les marchés boursiers se sont envolés et la confiance dans l’économie s’est améliorée. L’euro s’est également affaibli, ce qui a stimulé les exportations. Et, surtout, le long déclin de l’inflation et des anticipations inflationnistes s’est inversé.

Cependant, les activités de crédit restent faibles, en raison principalement du niveau élevé des créances douteuses. Selon la revue des bilans des banques menée par la BCE, ces créances atteignaient, en novembre 2014 presque 879 milliards d’euros pour l’ensemble de la zone euro, soit plus de 9 % du produit intérieur brut (PIB) et plus du double du niveau observé en 2009.

Ces « prêts improductifs » sont particulièrement élevés dans des pays tels que Chypre, la Grèce, l’Italie et le Portugal. Ils immobilisent des ressources bancaires qui pourraient normalement être utilisées pour accroître les prêts et les investissements.

Une stratégie sur trois piliers

Afin de soutenir la reprise, il faudrait soit passer les créances douteuses par pertes et profits (pour les prêts qui sont irrécouvrables), soit les restructurer pour donner aux débiteurs viables une chance d’investir. La part des taux passée par pertes et profits pour les banques de la zone euro (6,2 % en 2014) reste bien plus faible que celle des banques américaines (22 %), alors que le taux de leurs créances douteuses est bien plus élevé (9,3 % du PIB contre 1 % aux Etats-Unis).

Selon nos estimations, une résolution rapide du problème des créances douteuses pourrait débloquer pas moins de 42 milliards d’euros de capitaux bancaires, ce qui permettrait d’accorder de nouveaux prêts à hauteur de plus de 5 % du PIB de la zone euro. Cela influerait aussi sur le surendettement des entreprises en accélérant la fermeture d’entreprises « zombies », tout en accordant davantage de ressources aux entreprises productives.

L’expérience des pays où ce type de créances sont nombreuses montre qu’il est urgent de mettre en place une stratégie globale visant à accélérer la résolution de ces prêts improductifs dans les banques de la zone euro. Cette stratégie reposerait sur trois piliers.

Premièrement, la BCE et les autorités nationales devraient durcir la supervision des banques. Les créanciers et les débiteurs préfèrent en général l’inertie en attendant une reprise vigoureuse plutôt que de s’attaquer à la résolution de leurs problèmes. Cependant, plusieurs décennies d’expérience internationale montrent qu’il est crucial de comptabiliser rapidement les pertes sur prêts pour commencer à réparer les bilans bancaires.

Les banques devraient être encouragées à atteindre des objectifs de restructuration des prêts dans un délai raisonnable. Elles devraient aussi être tenues de mettre de côté davantage de capitaux pour les créances douteuses qui restent trop longtemps dans leurs comptes. Une plus grande prudence dans le provisionnement et l’évaluation des garanties encouragerait les banques à résoudre rapidement leurs créances douteuses.

Des investisseurs spécialisés

Deuxièmement, il est nécessaire de conduire des réformes structurelles pour accélérer et faciliter la mise en faillite et le recouvrement des dettes. Aujourd’hui, les dispositifs juridiques varient considérablement d’un pays à l’autre. Par exemple, la longueur moyenne d’une procédure de saisie en Italie est de presque cinq ans, contre moins d’un an en Allemagne et en Espagne. Les longues procédures judiciaires devraient être raccourcies, et les règlements à l’amiable encouragés.

Troisièmement, l’Europe a besoin de marchés plus larges pour les actifs dépréciés. Comme on l’a vu, notamment en Asie après la crise financière de 1997, un marché dynamique pour la restructuration des créances douteuses peut aider les banques à établir des partenariats avec des investisseurs spécialisés disposant de ressources financières et d’une expérience dans la résolution d’actifs dépréciés.

Dans certains cas, une société de gestion d’actifs bénéficiant d’un soutien public (parfois appelée « structure de défaisance ») peut faire démarrer un marché des créances dépréciées, comme cela s’est produit en Espagne avec la Sareb.

Ces mesures constituent un programme de réformes difficiles mais nécessaires, qui permettrait de redynamiser le crédit et de remettre sur pied le secteur bancaire de la zone euro. Dans le cadre d’une stratégie globale incluant des réformes structurelles et une aide budgétaire, traiter sérieusement le problème des créances douteuses renforcerait le programme d’assouplissement monétaire de la BCE et favoriserait une reprise plus robuste et durable.

Mahmood Pradhan et Kenneth Kang dirigent l’équipe chargée de l’analyse de la politique économique dans la zone euro.

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