l n’y a pas de raison d’avoir peur du bitcoin. Du moins aujourd’hui

Innovation financière lancée en 2009, le bitcoin menacerait les Etats et les banques centrales, qui pourraient se trouver dépossédés de leur pouvoir de gestion monétaire avec tous les risques afférents. Pourtant, il n’y a pas de véritable raison – du moins aujourd’hui et pour sans doute longtemps – d’avoir peur du grand méchant bitcoin.

Le bitcoin est une unité de compte particulière qui permet d’évaluer les prix de certains biens, services, ou actifs financiers ; elle s’échange contre les monnaies classiques sur de nombreuses plates-formes. Le stock de bitcoins augmente à un rythme fixe selon une production informatique décentralisée ; ce rythme décroît dans le temps, avec une limite maximale de 21 millions d’unités de compte.

A son lancement en 2009, un bitcoin valait 12 dollars. Aujourd’hui son prix bat des records : il s’échangeait à 11 000 dollars fin novembre 2017. Ce niveau de prix et les fluctuations dont il fait preuve depuis sa création n’ont a priori aucune influence sur la politique monétaire des Banques centrales ni sur l’activité économique. Il peut soit enrichir soit appauvrir ceux qui participent à ce marché, et c’est à peu près tout…

1,5 % du stock de monnaie américain

Car le bitcoin ne remplit quasi aucune des trois fonctions qui caractérisent une monnaie : moyen d’échange, numéraire, réserve de valeur. C’est sur la première fonction que le bitcoin se rapproche le plus d’une monnaie. Mais il est loin d’être un moyen d’échange généralisé ; s’il est utilisé pour effectuer certaines transactions (plus de 100 000 commerçants, et des entreprises telles que PayPal, Microsoft, Dell ou Tesla, accepteraient le bitcoin), il est loin d’être accepté en échange de tout bien ou service comme l’est une vraie monnaie. Quant aux deux autres fonctions, étant donné sa volatilité et les variations fréquentes de sa valeur à la hausse comme à la baisse, il est évident qu’il ne peut les satisfaire, notamment celle de réserve de valeur à travers le temps.

Donc que l’on cesse de craindre cette « nouvelle monnaie », ce n’en est pas une. C’est un actif financier avec ses caractéristiques propres, hautement spéculatif mais pas une monnaie. Et les banques centrales ne doivent pas s’en préoccuper, même s’il conduit à des bulles sur son marché. Seul le régulateur des marchés financiers pourrait s’y intéresser, pour éviter un risque systémique si celui-ci s’avérait. CQFD.

Cela dit, faut-il en déduire qu’il en sera toujours ainsi et que l’on doive le considérer comme nul et non avenu ? Certainement pas.

Il est vrai qu’à la fin du mois de novembre, au plus haut de sa valeur, la masse de bitcoin s’élevait à environ 170 milliards de dollars. Mais il faut relativiser, c’est à peine un peu plus de 1 % de la masse monétaire (au sens large – M2 pour les spécialistes) des Etats-Unis. On est loin du compte avant que le bitcoin ne remplace quantitativement le dollar. Si le maximum de 21 millions d’unités de compte bitcoin était atteint, toujours au plus haut de sa valeur à la fin novembre, ce montant représenterait 210 milliards de dollars, c’est-à-dire 1,5 % du stock de monnaie américain. Toujours très loin de la capacité d’une monnaie universelle.

Le poétique Ethereum

Mais si l’algorithme du Bitcoin en limite la quantité maximum, qui peut affirmer que d’autres actifs du même genre ne pourraient pas voir le jour et devenir, tant quantitativement que qualitativement, des concurrents sérieux aux devises traditionnelles ? Même si elles sont bien moins répandues que le Bitcoin, il existerait déjà une centaine de cryptomonnaies (notamment le poétique Ethereum), et de nouvelles apparaissent au fil du temps !

Il s’agit encore de science-fiction, mais cette situation est tout à fait imaginable. On rentrerait alors dans un monde monétaire différent où une (des ?) monnaies privées concurrenceraient les monnaies « officielles » contrôlées par les Etats et les banques centrales. On rentrerait alors dans une ère monétaire nouvelle. C’était l’idée du Prix Nobel d’économie Friedrich Hayek (1899-1992) qui en était un farouche partisan dans son ouvrage The Denationalization of Money publié en 1976, où il proposait la liberté de création d’un système de monnaies privées qui se feraient concurrence et qui pourraient même circuler en parallèle des monnaies publiques.

Hayek y voyait un moyen d’éviter les dérives des Etats qui ont presque toujours été à l’origine des grandes inflations dans l’histoire du monde, avec les catastrophes humaines, politiques et sociales qui en résultaient. Et aussi d’éviter des politiques monétaires déstabilisantes, trop sujettes aux aléas de la politique.

Les vues de l’économiste autrichien furent traitées d’utopistes et même de dangereuses par beaucoup. Internet ne va-t-il pas rendre un jour ou l’autre l’utopie hayékienne possible ?

Par André Fourçans et Radu Vranceanu, professeurs d’économie à l’Essec.

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