La Catalogne, une crise si européenne

Il est des scrutins nationaux qui tiennent l’Europe entière en haleine. Des consultations picrocholines qui prennent un tour existentiel et vers lesquelles, un jour, 500 millions de paires d’yeux se tournent.

Ce fut le cas du référendum sur le Brexit, en juin 2016 ; ou celui de l’élection présidentielle française, ce printemps. C’était, mardi 10 octobre, le cas de la déclaration ultra-médiatisée d’un petit homme étrange dont personne, au nord des Pyrénées, ne savait encore prononcer le nom correctement il y a seulement quinze jours.

Mille journalistes venus du monde entier attendaient sur place, à Barcelone, la déclaration d’indépendance de la Catalogne – ou pas. A 18 heures, l’Europe était au balcon. On annonça que le discours de Carles Puigdemont, le président de la Généralité, était retardé. Suspense insoutenable, qui dura deux heures. Ce fut, finalement, un peu compliqué à expliquer dans l’instant, cette déclaration d’indépendance qui n’en était pas une, enfin, pas tout de suite. Mais Madrid ne s’y est pas trompé : la crise continue.

Pourquoi tant de fascination dans le reste de l’Europe ? Parce que bien au-delà des frontières de l’Espagne, le sentiment d’avoir affaire non pas à une crise purement catalane, non pas simplement espagnole, mais profondément européenne, s’est rapidement installé. Bruxelles avait beau faire la sourde oreille, les Européens, eux, avaient compris. Ils savent que la construction européenne avance à coups de drames, souvent imprévus. Et celui-ci en est un.

Apporter à la Catalogne sa légitimité

La crise catalane, c’est une sorte de Brexit à l’envers. Une région qui veut sortir – Catalexit – mais pour rester. Sortir du cadre de l’Etat-nation espagnol, mais rester dans l’Union européenne (UE).

Bruxelles, très tôt, a dit aux indépendantistes catalans que cela ne serait pas possible, que seuls les Etats reconnus par les autres avaient vocation à devenir Etats-membres de l’UE, comme l’Ecosse aurait pu le devenir si, en 2014, ses habitants avaient voté oui au référendum organisé en accord avec le gouvernement britannique. Mais les amis de M. Puigdemont se sont bercés d’illusions.

C’est là la première dimension européenne de la crise catalane : les indépendantistes ne voient leur salut que dans l’UE, tant le pouvoir d’attraction de cette dernière est fort. C’est elle, pensaient-ils, qui apporterait à la Catalogne indépendante sa vraie légitimité, en même temps que la garantie de sa prospérité. Pas les Nations unies (ONU), l’UE – et l’euro.

Insurrections électorales depuis 2015

Une autre caractéristique européenne de l’insurrection de la communauté autonome réside dans ses origines. Au-delà de ses composantes historiques et institutionnelles, la tension catalane a été exacerbée par la crise économique des années 2010.

Cette crise a laminé les classes moyennes, mis à nu la corruption autour de celui qui avait dirigé pendant plus de vingt ans, jusqu’à 2003, la Généralité, le nationaliste conservateur Jordi Pujol, nourri le récit selon lequel la riche Catalogne payait pour les autres régions.

L’électorat nationaliste s’est radicalisé, l’emprise des partis politiques traditionnels s’est affaiblie sur l’ensemble du territoire espagnol, en particulier celle du PSOE, le parti social-démocrate. Le populisme a gagné du terrain.

Autant de traits qui se retrouvent dans les insurrections électorales enregistrées depuis 2015 dans le reste de l’Europe. On observe d’ailleurs en Catalogne la même coupure politique entre population urbaine diplômée, mondialisée, dans les grandes villes, et l’électorat « laissé-pour-compte » dans les petites villes et les zones rurales : comme Londres était anti-Brexit, Barcelone est contre l’indépendance.

Autonomie constitutionnelle des Etats-membres

La rébellion catalane est aussi un défi à l’Europe. Parce que l’UE est fondée sur l’autonomie constitutionnelle des Etats-membres, fait valoir l’Irlandaise Brigid Laffan, professeur au European University Institute de Florence. « Les traités européens sont muets sur ce genre de situation, et ils doivent l’être », ajoute-t-elle.

Dans leur grande sagesse, les dirigeants européens ont rappelé en chœur aux Catalans le cadre constitutionnel et l’Etat de droit, mais d’autres experts évoquent une inéluctable évolution de l’Etat-nation, à laquelle l’UE n’est pas préparée.

Pour l’historien Pierre Singaravélou, de Paris-I, les velléités d’indépendance de la Catalogne « illustrent peut-être l’avènement d’une nouvelle ère post-nationale », écrit-il dans Libération.

De la même manière que l’UE n’était pas équipée pour gérer le Brexit : « Brexit n’est pas une affaire purement britannique, relevait cette semaine Chris Bickerton, de l’université de Cambridge, au cours d’une conférence à Tallinn, la capitale de l’Estonie, car s’il n’est pas possible de sortir de l’UE, quel message cela envoie-t-il sur la nature et la légitimité de l’Union ? » Le chercheur néerlandais Luuk Van Middelaar, lui, souligne que l’UE n’est « pas seulement une union d’Etats souverains mais aussi de citoyens, qui ont des droits ».

Un cas pratique idéal

Enfin, l’affaire catalane est un défi à Emmanuel Macron et à sa vision européenne, brillamment formulée à la Sorbonne quatre jours avant le référendum catalan et dont l’on débat assidûment dans les milieux de l’UE depuis.

Qu’a dit le président français le 26 septembre ? Que « la seule voie qui assure notre avenir », « c’est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique ». Qu’il veut « conduire la bataille pour l’unité ». Que « L’Europe, ça n’est pas une homogénéité dans laquelle chacune et chacun devraient se dissoudre. Cette sophistication européenne, c’est cette capacité à penser les fragments d’Europe sans lesquels l’Europe n’est jamais tout à fait elle-même. »

Nous y sommes. La Catalogne offre un cas pratique idéal pour concilier les vertus des « fragments d’Europe », les charmes de la diversité et « la chance inédite du multilinguisme » avec une « Europe souveraine, unie et démocratique ». Barcelone paraît même toute désignée pour accueillir la première des fameuses conventions démocratiques sur l’Europe promises par M. Macron.

Par Sylvie Kauffmann.

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