La Chine, ou les défis de l’Etat-parti

Il existe d’excellents ouvrages qui expliquent pourquoi la catastrophe déclenchée en Chine par les guerres de l’opium a engendré un processus tragique dont le Parti communiste chinois est sorti vainqueur en 1949. En revanche, les soixante années qui se sont déroulées depuis offrent un tableau beaucoup plus difficile à comprendre.

On comprend mal, tout d’abord, qu’elles aient abrité deux phases aussi différentes que les “années Mao Zedong” (1949-1976) et la période de priorité au développement économique initiée ensuite par Deng Xiaoping. Quelle que soit en effet l’obstination des autorités chinoises actuelles à rappeler, par le maintien de la répression et le redoublement de la corruption, que le pouvoir demeure leur propriété, on ne peut affecter d’un signe d’égalité les deux périodes : la première marquée par un terrible effort de transformation totalitaire, et la seconde par un élan de développement brutal mais efficace.

Si les deux périodes du communisme chinois interpellent des esprits humanistes, ce n’est pas pour les mêmes raisons, et c’est d’une façon décroissante, puisqu’aussi bien, depuis trente ans, l’horreur a surtout – si l’on peut dire – laissé place au progrès économique et à l’injustice.

Les années Mao

Ce qui fait problème, c’est donc d’abord le terrible échec de Mao Zedong après 1949. Car les circonstances jouaient en faveur du nouveau pouvoir : à l’intérieur, toutes les options précédentes s’étaient déconsidérées et la population ne demandait qu’à faire confiance ; à l’extérieur, la protection soviétique permettait de voir venir, et le pire n’était pas certain du côté de l’Occident.

Pendant quelque temps, l’explication majoritaire a été celle d’un enchaînement provoqué par les changements intérieurs (la montée des difficultés) et extérieurs (la déstalinisation) entre une période à peu près “raisonnable”, jusqu’en 1955 (le Premier Bond en avant) ou 1958 (le Grand Bond en avant), et une période de plus en plus délirante conclue par l’échec de la Révolution culturelle.

Les sources nouvelles divulguées au compte-gouttes en Chine depuis plusieurs décennies soutiennent une autre explication probablement plus importante : c’est que la victoire de 1949 n’a pas réduit mais intensifié la compétition pour le pouvoir au sommet du PCC. A partir de la fin des années 1930, cette compétition s’était quelque peu apaisée car la justesse de la stratégie prônée par Mao paraissait vérifiée par les événements, et en tout cas son pouvoir s’était renforcé ; surtout, les énergies étaient bandées vers la prise du pouvoir.

Au cours de la guerre civile (1946-1949) puis des premières années de la reconstruction (1949-1952), quand la victoire s’est profilée puis confirmée, la compétition a été relancée par l’épanouissement, aux côtés de Mao Zedong, de remarquables talents politiques et militaires que la situation nouvelle, bien plus compliquée à maîtriser, rendait nécessaires : en particulier Liu Shaoqi, le concepteur du nouveau régime, Zhou Enlai, le chef d’état-major de l’appareil militaire et gouvernemental et, en dessous, des espoirs brillants et ambitieux, tels Lin Biao, Chen Yun, Gao Gang ou Deng Xiaoping.

Aussi, dès que la reconstruction paraît en bonne voie, en 1952-1953, Mao Zedong commence à manoeuvrer pour réassurer sa suprématie. A mesure que les circonstances se modifieront, des sujets de divergence apparaîtront, qui se coaguleront et mettront en présence le plus souvent le “pragmatisme” des uns et le radicalisme saccadé de l’autre, mais le fond du problème sera de plus en plus clairement, face à des situations de plus en plus difficiles, l’impossibilité obsessive pour Mao d’admettre des égaux et de faire confiance à ses subordonnés.

Il est vrai que sa méfiance trouvera une justification politique croissante. En effet, les crises politiques que Mao Zedong a provoquées, de l’affaire Gao Gang (1953-1954) au Premier Bond en avant (1955-1956), au Grand Bond en avant (1958-1962), à la prétendue Révolution culturelle (1966-1971) et enfin aux ultimes querelles de succession (1971-1976), n’ont fait qu’élargir le fossé entre un appareil de plus en plus “raisonnable”, mais peureux et divisé, et un despote toujours plus obsédé par ses délires. Qu’importe qu’après un rebond initial la population chinoise ait gagné près de trois cents millions d’habitants malgré les terribles saignées de la répression et des famines ; qu’elle soit demeurée dans l’ensemble très pauvre, malgré les quelques pauses consenties par le pouvoir ; et que la Chine ait au passage risqué une frappe nucléaire des Etats-Unis puis de l’URSS : seule compte, de plus en plus, la lutte fiévreuse que livre le “président Mao” contre la trahison. La principale actualité de la Chine, ce sont ses cauchemars.

La véritable révolution chinoise ?

Cette première période restera sans doute comme l’une des pires que toute l’histoire chinoise ait connues. Comment donc a-t-elle pu laisser place à l’ère nouvelle dont Deng Xiaoping a frappé les trois coups en 1979 ? Car quelles qu’aient été les continuités dans le vocabulaire, dans l’organisation du pouvoir et dans la répression, c’est une autre Chine qui s’est progressivement levée dans les trois décennies suivantes : un pays globalement confisqué par son élite et ses serviteurs sans doute, mais dont la population vit de mieux en mieux, dont les individus ont droit de cité et rêvent de bonheur, où l’on ricane des autorités à défaut de pouvoir s’en débarrasser et où l’on regarde l’étranger de bas ou de haut, suivant les cas.

D’un totalitarisme bureaucratique, la Chine est passée à un autoritarisme plouto-bureaucratique à connotations de plus en plus nationalistes : ce n’est pas encore, et de loin, la société civilisée dont rêvent les quelques poignées de dissidents persécutés, mais c’est beaucoup mieux qu’avant, et cela ouvre de l’espoir : ne dit-on pas que certains chercheurs chinois installés aux Etats-Unis commencent à retourner dans la mère patrie ?

Ce saut en avant paraît si absurde que de nombreux observateurs persistent à le nier. C’est ainsi que l’on a vu fleurir, après la répression de la révolte tibétaine du printemps 2008, une multitude d’accusations exagérées contre le “totalitarisme” chinois. Leur erreur a été d’ignorer les incontestables progrès en considérant que seules pouvaient constituer un changement des élections totalement libres, auxquelles peuvent participer de vrais partis politiques démocratiques.

C’était à la fois oublier la façon dont ont concrètement sinué les histoires occidentales depuis deux siècles, surévaluer distraitement l’attraction du modèle occidental sur la population chinoise, oublier d’interroger les Chinois eux-mêmes et leur adresser une exigence à laquelle ils ne peuvent encore répondre, compte tenu de la façon dont s’est organisé, sans eux, le changement de la fin des années 1970.

En effet, les quelques turbulences sociales et politiques qui se sont produites après la mort de Mao en septembre 1976 n’ont jamais éclipsé le mécanisme originel de ce changement : ce sont les anciens compagnons de Mao Zedong, et finalement l’ensemble de l’appareil du PCC rangé derrière eux, qui ont fondé un nouveau régime orienté vers la modernisation économique.

Le paradoxe n’est qu’apparent puisque Mao les avait purgés ou écartés durant la Révolution culturelle pour des fautes qui tenaient non à leurs convictions et à leur pratique politiques mais à leur attitude supposée ou réelle à l’égard du Grand Timonier et de ses projets nébuleux. Il s’agissait pour eux de consolider le régime pour renforcer l’Etat-parti, et non de le changer : il n’était donc nullement question de révolution ni même de transition contrôlée.

Le moyen de cette consolidation devait être le rétablissement de la confiance populaire par le déclenchement d’un vrai processus de croissance économique. Cette confiance s’inscrivait dans un contrat non écrit et au départ léonin avec la population : “Vous travaillez et obéissez, je vous rémunère.” Mais la conséquence inévitable de ce changement était la réduction du champ de la répression et l’individualisation croissante du champ social.

Le chemin était neuf, les pas des uns et des autres hésitants, les accidents donc inévitables.

Celui du printemps 1989 faillit emporter le régime, quand la jeunesse étudiante chinoise, soutenue par la population citadine, prit parti pour un idéal démocratique de type occidental. Le défi était radical : la vieille garde prit donc le risque de massacrer les protestataires devant les télévisions du monde entier. Mais elle ne se contenta pas de ce remède catastrophique. Une fois leur pouvoir consolidé, les dirigeants chinois décidèrent d’accélérer leur marche en avant grâce à une mesure audacieuse : l’entrée pleine et entière dans le circuit commercial de la mondialisation, que conclura en 2001 l’entrée de la Chine dans l’OMC.

Les années qui ont passé depuis le choix de 1992 ont abrité le triomphe économique puis politique de ce calcul. Ce triomphe a été dû en partie à la chance : libre depuis deux décennies de toute menace extérieure, la Chine a profité des investissements occidentaux massifs et souvent aveugles qu’autorisait la puissance américaine, de plus en plus satisfaite de compenser son déficit par les dépôts provenant des excédents du commerce extérieur chinois ; il a profité en Europe de l’appétit des consommateurs, de la distraction des douaniers, et des calculs de ceux qui voyaient dans les importations de Chine une arme facile contre l’inflation.

Mais les autorités chinoises s’étaient aussi préparées à gérer l’économie dans un contexte de mondialisation. Désormais, les premiers ministres de Pékin sont de véritables stratèges économiques qui s’appuient sur les meilleurs conseillers. Ainsi, Zhu Rongji sut, en 1998, mettre son pays à l’abri de la crise asiatique, et le plan de relance de Wen Jiabao, plus récemment, a réduit l’impact de la crise mondiale sur la Chine.

Surtout, c’est une véritable mutation sociopolitique qui a autorisé le triomphe économique : la couche bureaucratique qui dirige le pays depuis plus de cinquante ans s’est muée partiellement en une couche affairiste et ploutocratique. Les intérêts des pouvoirs locaux et des entreprises sont désormais totalement imbriqués. Ils savent combiner leurs efforts pour maintenir l’ordre social en assurant le cloisonnement et l’étouffement des révoltes. Ils serrent les rangs pour aborder un marché extérieur ou conquérir de nouvelles ressources de matières premières.

Cette mutation repousse l’actualité proprement politique au second plan : les dirigeants chinois d’aujourd’hui ne sont pas des personnalités exceptionnelles et ne cherchent pas à le faire croire, ce sont des fondés de pouvoir efficaces et discrets qui manifestent une extrême compétence dans l’art de conserver leur monopole et d’assurer l’enrichissement du pays – ainsi que celui de leurs proches.

Jusqu’au tournant des années 2000, leur ligne politique était très simple : elle consistait à pousser les feux de l’économie tout en maintenant une présence internationale efficace et en contenant les revendications populaires par un mélange de satisfactions matérielles et de répression. Comme ces aspirations tendent désormais à croître sous l’effet de la hausse du niveau de vie, de l’élargissement de la sphère individuelle et de l’inévitable dévitalisation de l’idéologie officielle, le pouvoir s’emploie intelligemment à les dévier vers des objectifs nationalistes.

A cet effet, il se sert des souvenirs du passé, des critiques souvent maladroites des opinions occidentales, et des succès de plus en plus affirmés du pays en matière économique et désormais diplomatique.

Le nationalisme est en train de devenir progressivement le moteur auxiliaire d’un régime dont le marxisme-léninisme demeure le vocabulaire de ralliement, mais qui s’apparente de plus en plus à une dictature ploutocratique particulièrement efficace, dans un sens comparable à certaines de celles que l’Europe a connues au XIXe siècle.

Aussi dangereuse qu’elle soit à terme, la manipulation du nationalisme est révélatrice d’un fait fondamental : entre les deux phases du communisme chinois au pouvoir, la ligne de continuité est la construction d’un Etat capable de s’imposer à sa population et au monde. Cette continuité explique largement que le régime actuel se réclame si fort de la paternité de Mao Zedong qui, malgré tout, reste perçu comme le refondateur de l’Etat chinois. Il n’est d’ailleurs pas certain que ce grand cynique eût désapprouvé une politique qui produisait le retour de la Chine au vrai premier rang mondial.

Sans doute les objectifs sociaux qu’il affectait – assez distraitement – à la politique sont-ils fort peu pris en compte, malgré une inflexion récente. Mais, après tout, la proportion et même le nombre des plus misérables ont décliné dans ce pays : ils ne seraient plus “que” cent millions à deux cent millions à vivre en dessous du seuil de pauvreté.

Vers une crise du modèle chinois ?

En revanche, contrairement à ce qu’imaginent les amis et certains ennemis du régime de Pékin, malgré sa solidité et même son dynamisme renouvelés, celui-ci n’est pas sorti de l’histoire. Il subit en particulier les influences du monde auquel il s’est ouvert et consacre des efforts soutenus et coûteux à leur faire front.

Aujourd’hui, sa résistance est dans l’ensemble victorieuse, car elle s’appuie sur un modèle de contrôle politico-économique puissant et efficace. Mais de nombreux observateurs chinois, jusque dans les sphères officielles, estiment avec raison que ce modèle est menacé.

Il consistait en la mise au travail autoritaire d’une population massivement jeune et disciplinée offrant à un appareil d’exportation dynamique des avantages de compétitivité dont les fruits permettaient une montée en gamme rapide de l’appareil de production.

Ces facteurs s’affaiblissaient dès avant la crise mondiale, et celle-ci a accéléré le phénomène. Elle a mis en évidence la compétitivité décroissante des exportations et plus encore l’insuffisante place de la consommation dans l’économie chinoise. Les autorités l’ont compris et, lucidement, affichent l’intention d’investir dans une économie plus technologique et plus verte et de développer des politiques sociales qui dynamiseraient la consommation.

Mais elles se trouvent prisonnières de deux héritages très lourds. Le premier est, en haut de la hiérarchie, l’influence des descendants des grands anciens, et, en bas, le poids des bureaucraties provinciales héritées du système soviéto-maoïste, qui réduisent immensément l’effectivité des directives centrales. Le second est la “ploutocratisation” assez générale des uns et des autres depuis quelques années, qui en fait souvent des soutiens puissants des entreprises exportatrices.

Ces oppositions hypothèquent l’autorité de l’Etat et freinent des politiques publiques de plus en plus nécessaires, ce qui pourrait conduire à de sérieuses turbulences.

En d’autres termes, après les triomphes récents, il n’est pas impossible que l’histoire très heurtée de la République populaire de Chine s’oriente progressivement vers une nouvelle période plus difficile et plus complexe.

Jean-Luc Domenach, directeur de recherche au CERI-Sciences Po.