La chute des rebelles à Alep : « Guerre et diplomatie entrent dans une nouvelle phase »

Au-delà des détails opérationnels, la chute annoncée d’Alep marque à la fois la fin et le début d’une longue phase dans l’interminable guerre syrienne. Inévitable, la reprise de la deuxième ville syrienne par le régime et ses soutiens couronne la politique de Barack Obama en Syrie, celle d’un évitement permanent et d’une ambiguïté constante face à la Russie.

Depuis, l’absence de tout soutien aux rebelles, le silence diplomatique étourdissant et l’adaptation cynique par la Turquie à la nouvelle réalité sur le front nord syrien auront fini par faire comprendre que cette phase de la guerre syrienne était, en tout cas pour la Maison Blanche, derrière elle, et qu’elle ne saurait polluer les dernières semaines de l’administration Obama, soucieuse d’éviter un énième clash coûteux et perdu d’avance avec le Kremlin.

Aussi, en miroir, la chute en cours d’Alep est en quelque sorte le gage de l’élection surprise de Trump, tout comme elle est la préfiguration de ce qui lui fera suite. Car cette chute annoncée donne le signal de départ d’une nouvelle phase dans la guerre et dessine une nouvelle carte de la Syrie. Celle d’une Syrie dont la fragmentation devient maintenant plus ordonnée. Une Syrie coupée en deux.

Ce qui est certain, c’est que la prise d’Alep par le régime et ses soutiens traduit aussi, peut-être, la sanctuarisation de cette fameuse Syrie utile, plus réellement un « Assadistan », que la contre-offensive russo-iranienne ne fait que délimiter depuis près de trois ans, et laissant pour l’instant en jachère un vaste marais, où les repliés de l’organisation Etat islamique (EI) coexisteront ou se battront, avec ce qui restera des rebelles.

Assad restera sur un trône branlant

Pour la Russie, ce sanctuaire aura fonction de gage ultime qui lui permettra d’attendre et de voir ce qu’elle peut extraire encore de la nouvelle administration américaine, dans l’espoir qu’une entente Trump-Poutine débouche sur un contrat donné pour partir, sous commandement russe, à la conquête du « Sunnistan » restant. Ou alors, à la consolidation du règne d’Assad sur la capitale et le nord-ouest du pays, l’imposition d’une forme de décentralisation avec un acquiescement dépité des Etats du Golfe, de la Turquie et de l’Iran.

Dans l’esprit d’Assad lui-même, le gain est tout aussi énorme. Le retour sous son contrôle de la partie la plus peuplée de la Syrie et la plus prometteuse du pays – y compris la côte et ses richesses gazières – lui donne l’espoir d’une reprise en main du pays. Et l’assurance que son opération de réhabilitation est maintenant non seulement possible, mais quasiment garantie ; un espoir que transforme en quasi-certitude le glissement inexorable du discours américain, européen et régional sur son acceptation, ne serait-ce qu’au nom du réalisme et du fameux mais trompeur moindre mal.

Assad a-t-il dès lors gagné ? Il a gagné sa stabilisation et garanti sa survie. Seulement, Assad restera sur un trône branlant, potentat exsangue régnant sur un amas de ruines et sur une mer de sang. Il aura gagné la paix des cimetières et le silence des centaines de milliers de morts qu’il a causés. Il continuera d’imposer un pouvoir de fer et de feu sur une partie du pays au moins. C’est sur sa capacité à regagner le contrôle accepté de ce qui reste de sa société et sur la normalisation par le monde extérieur de cette situation que se joueront alors les prochaines années.

Une chorégraphie réglée par Moscou

Que reste-t-il alors comme options pour les Occidentaux, ou du moins pour les Européens, qui – ne serait-ce que parce qu’ils seront exclus du cœur de l’entente russo-américaine ou parce que, pour la plupart d’entre eux, il sera difficile de réhabiliter un régime tyrannique – seront face à des choix plus délicats les uns que les autres ?

Il s’agira tout d’abord, dans un contexte syrien fragmenté, de gérer les effets collatéraux, au sein de la Syrie comme à l’extérieur. Que faire du marais sunnite qui ira de l’est de la Syrie à l’ouest de l’Irak ? Le laisser se transformer en incubateur des mouvements djihadistes à venir ? Y organiser une gouvernance a minima ? Rejoindre un combat sanglant que mènera un conglomérat improbable de tribus, de milices chiites et de factions kurdes, le tout dans une chorégraphie réglée par Moscou ?

Pour la France, chacun de ces choix aura des effets sur son territoire : quel est, des options ci-dessus, la moins à même de se traduire par une recrudescence des attentats sur son sol, ainsi que la moins susceptible de mettre sous tension la cohésion sociale et la fracture communautaire désormais annoncée ?

Comment immuniser les voisins les plus vulnérables de la Syrie (Liban, Jordanie, Turquie) et les prémunir du risque de fragmentation ? Comment aborder pour la désamorcer au mieux la bombe à retardement des six millions de réfugiés ayant essaimé hors de Syrie ?

Guetter les contradictions au sein de l’administration américaine

Face à Bachar Al-Assad, comment contenir sa réhabilitation au niveau le plus bas et maintenir un minimum de pression comme seul ersatz à l’honneur perdu du monde face à la boucherie qu’il a été incapable d’arrêter durant une demi-décennie ? Les réponses se font rares : d’abord, le discours et le verbe devront rappeler autant que possible l’inacceptable et l’inoubliable. Ensuite, les sanctions imposées aux caciques du régime et à leurs relais à l’étranger, ainsi que les pressions judiciaires internationales, afin que les criminels avérés de crimes de guerre ne soient jamais en situation de retrouver la normalité.

En outre, la concertation diplomatique resserrée avec les partenaires – Etats du Golfe, Turquie – qui nous auront jusque-là accompagnés dans cette aventure malheureuse et décevante, et qui auront à subir une situation anormale et explosive de nouveau. Et puis, la poursuite d’un contact sans résignation avec la Russie, en dépit du constat de sa victoire par la force, et le rappel constant que la domination ne saurait produire à elle seule de la légitimité.

Enfin, sonder et guetter les contradictions qui, au sein de l’administration américaine, ne sauraient tarder à émerger, ne serait-ce qu’en raison d’un président Trump qui n’a sans doute pas encore tout à fait perçu la difficulté qu’il y aura à être à la fois ferme avec l’Iran et complaisant avec la Russie, tous deux désormais coparrains de ce qui reste de la Syrie de Bachar Al-Assad.

Par Joseph Bahout, chercheur invité au Progamme du Moyen-Orient du think tank américain Carnegie (Washington), spécialiste de la Syrie et du Liban.

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