La chute des rebelles : Washington a scellé le destin d’Alep

Alep est en train de tomber. La partie est de la ville, aux mains des insurgés depuis 2012, est quasiment repassée sous le contrôle du régime, marquant une nouvelle victoire pour la plus brutale des dictatures du Moyen-Orient.

La chute annoncée d’Alep est d’abord le résultat de l’isolement croissant d’une insurrection confrontée à la répression sans limites d’un régime bénéficiant de l’appui de forces étrangères. Les combattants d’Alep-Est ont progressivement cédé sous la pression conjuguée des forces russes, du Hezbollah, de milices afghanes et de l’armée syrienne. De plus, le PYD, la branche locale du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, en lutte contre le régime turc), soutient activement le régime et a participé au blocus de la ville.

Comme depuis le début de la guerre, la stratégie de cette coalition a été de bombarder systématiquement les hôpitaux et les écoles, de raser des quartiers entiers – à coups de barils d’explosifs ou de missiles –, d’affamer la population. Alep-Est est aujourd’hui un champ de ruines, un enfer urbain interdit aux médias et aux observateurs.

Mais ce qui a scellé le destin d’Alep est d’abord une décision américaine. L’insurrection a perdu le soutien occidental dès l’automne 2013, quand Barack Obama a décidé de ne pas intervenir après les bombardements chimiques du régime contre les populations civiles, invitant ainsi les Russes à s’impliquer dans le conflit. A partir de 2014, la politique américaine a été, en réalité, de liquider l’insurrection syrienne par l’intermédiaire des Russes et de l’Iran.

Le rêve d’une Syrie démocratique

Ces derniers mois, les gesticulations diplomatiques de Washington autour d’un cessez-le-feu à Alep dissimulaient à peine la volonté de voir Bachar Al-Assad gagner la guerre avant la fin du mandat d’Obama.

Par ailleurs, la Turquie – le dernier soutien de l’insurrection – est entrée en Syrie il y a presque quatre mois en combattant l’organisation Etat islamique (EI), mais cette opération est d’abord dirigée contre le PYD/PKK. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a publiquement déclaré que la chute d’Alep n’était pas un problème pour la Turquie, a posé les bases d’un accord possible avec Damas : une liquidation simultanée du PKK et de ce qui reste de l’insurrection dans le Nord.

Mais, au fond, qu’était-ce donc qu’Alep insurgée ? A lire les soutiens de Bachar Al-Assad et les admirateurs de Vladimir Poutine, l’insurrection syrienne n’aurait été dès l’origine qu’une variante locale de l’EI ou d’Al-Qaida.

Radicalisation progressive de l’insurrection

La réalité est tout autre. L’histoire d’Alep insurgée est d’abord celle d’une population révoltée par la violence de l’Etat, d’un mouvement insurrectionnel bricolé dans l’urgence, dont les participants avaient pour rêve une Syrie démocratique.

Il nous revient à la mémoire une soirée à Alep avec des jeunes hommes et des jeunes femmes du mouvement révolutionnaire, leurs espoirs, leurs chants, la parole enfin libérée dans une société qui n’avait connu que la surveillance policière.

On ne peut évoquer la ville martyre sans parler de la municipalité d’Alep. Celle-ci restera l’un des plus extraordinaires exemples de reconstruction d’institutions dans une situation de guerre. Entre nos deux passages (décembre 2012 et août 2013), elle avait réussi l’exploit – avec des budgets minuscules et un soutien international symbolique – de nettoyer la ville envahie par les ordures, de relancer des écoles – clandestines, en raison des bombardements ciblés du gouvernement – et de mettre en place un système d’aides aux plus démunis.

Mais l’absence de soutien aux groupes armés les plus représentatifs de la population, qui étaient liés aux institutions civiles, et l’action de groupes transnationaux ont conduit à la radicalisation progressive de l’insurrection.

L’abandon de nos valeurs

Dans une situation de plus en plus désespérée, certains ont radicalisé leur discours ou ont rejoint des groupes djihadistes mieux armés pour continuer à se battre. Mais, pratiquement jusqu’au bout, les institutions civiles ont continué à fonctionner.

La chute en cours d’Alep nous interroge sur ce que nous sommes. Malgré une couverture médiatique généralement honnête compte tenu de difficultés croissantes, une mobilisation internationale pour la ville assiégée a été impossible.

L’opinion publique n’a jamais été attentive à la guerre en Syrie, pourtant une des plus atroces de ces dernières décennies. Les attaques au gaz de combat, les populations affamées par des blocus, les bombardements aveugles, la torture à une échelle inouïe, rien n’a pu créer le choc moral qui aurait pu sauver Alep, comme si, au désengagement stratégique des Etats occidentaux, répondait l’abandon de nos valeurs.

Adam Baczko (doctorant à l’EHESS), Gilles Dorronsoro (professeur à Paris-I) et Arthur Quesnay (doctorant à Paris-I). Ils sont les auteurs de « Syrie. Anatomie d’une guerre civile », CNRS Editions, 416 pages, 25 €.

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