La clé est à Berlin

Confrontée à des turbulences dans plusieurs de ses provinces, la zone euro y a dépêché de nouveaux gouverneurs.

A la place de Georges Papandréou, la Grèce a désormais à sa tête Lucas Papademos, ancien vice-président de la Banque centrale européenne (BCE), tandis que l’Italie a remplacé Silvio Berlusconi par Mario Monti, ancien commissaire européen à la concurrence.

L’Europe met en place ces nouveaux gouverneurs dans des Etats membres rétrogradés au statut de simples clients. Cela fonctionnera-t-il ? Peut-être, à condition que le centre leur apporte un soutien massif.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas seulement la stabilité de l’économie européenne – voire mondiale -, mais la survie de la tentative la plus accomplie – et certainement la plus civilisée – d’unification de l’Europe depuis la chute de l’Empire romain d’Occident.

L’EMPIRE CHINOIS FUT SANS CESSE RÉTABLI ET AGRANDI

Comme le souligne Walter Scheidel de l’université Stanford (Etats-Unis) dans un essai passionnant (Rome and China : Comparative Perspectives on Ancient World Empires, Oxford University Press, 2009) : “Il y a deux mille ans, la moitié peut-être de la totalité de l’espèce humaine était dominée par deux grandes puissances, les Empires romain et han.” Tous deux se sont effondrés. Mais l’Empire chinois fut sans cesse rétabli et agrandi, alors que l’Empire romain sombra définitivement dans la division. Cependant, le rêve de réunification n’a jamais disparu.

Il s’est exprimé dans les prétentions des papes et des “saints empereurs romains germaniques”. Il a accompagné les aigles de Napoléon. Et c’est la même inspiration que l’on retrouve dans l’Union européenne.

Le basculement vers le Nord du centre de gravité économique est aussi très ancien. C’est pourquoi lorsque Angela Merkel, chancelière du plus puissant Etat européen, appelle l’Europe à “bâtir une union politique afin de renforcer l’euro et d’aider le continent à sortir de sa pire épreuve depuis la seconde guerre mondiale”, je prends ses paroles au sérieux.

Il ne fait guère de doute à mes yeux que la majorité des milieux d’affaires et de l’élite politique allemands estime que la survie de l’euro et une Europe unie sont dans l’intérêt du pays. La question est de savoir s’ils sont prêts à en payer le prix.

Dans les siècles qui ont suivi la chute de Rome, l’Europe est devenue une Babel. Unifier une telle diversité représente un formidable défi. Au contraire des politiciens, européens, les politiques, elles, sont locales.

Cela n’importerait guère si les décisions prises au niveau européen n’avaient que peu d’impact. Mais les politiques monétaires et budgétaires ou la réglementation du marché du travail sont au coeur des politiques démocratiques.

Plus la divergence économique au sein de la zone euro est grande, plus fortes sont les tensions. Il se trouve malheureusement que les divergences de compétitivité, avant la crise, et de prix du crédit, après, ont été extrêmes.

“JUSTE CE QU’IL FAUT, AU MOMENT OÙ IL LE FAUT”

Mon interprétation des initiatives de Mme Merkel est qu’elle suit une stratégie du “juste ce qu’il faut, au moment où il le faut”. Ainsi, le peuple allemand finira par se résoudre à faire plus.

De cette façon également, se dit-elle peut-être, les membres périphériques rentreront dans le rang. Elle ne laissera pas la situation se détériorer au point que la zone euro s’effondre ; mais elle versera juste assez d’argent pour que les impénitents ne relâchent pas leurs efforts.

“Juste ce qu’il faut, au moment où il le faut” s’est jusqu’à présent avéré trop peu et trop tard. Ce qui était au départ une crise dans de petits pays périphériques s’est transformé en conflagration. Les spreads (écarts de taux) sur les crédits souverains sont devenus stratosphériques. Pire encore, certains d’entre eux reflètent désormais un risque d’éclatement de la zone euro.

MM. Monti et Papademos représentent très probablement l’ultime espoir de réforme et d’ajustement de leurs pays respectifs. Si un échec en Grèce serait problématique, un échec italien serait dévastateur. Si l’Italie était acculée au défaut, elle pourrait fort bien élire un gouvernement populiste décidé à sortir de l’euro. Si cela devait se produire, peu de pays seraient à l’abri, pas même la France.

Et pourtant, ce que doit accomplir M. Monti est difficile. Comme le remarque Gavyn Davies, l’Italie pourrait devoir resserrer sa politique budgétaire de plus de 5 % du PIB afin d’enrayer le creusement des spreads et de commencer à réduire le montant de sa dette publique brute, qui atteint aujourd’hui le niveau extravagant de plus de 120 % du PIB. Vu son effet forcément négatif sur la production, l’objectif du resserrement devra même être supérieur à 5 %. Or, les investisseurs ne referont probablement pas confiance à la dette italienne tant que l’économie du pays ne sera pas repartie. L’austérité ne suffira pas.

Les troubles sociaux et politiques que ne manqueront pas de susciter les réformes structurelles envisagées ébranleront aussi la confiance. Vu la faiblesse de la demande intérieure qu’implique un tel programme d’austérité budgétaire, l’Italie devra compter sur une croissance emmenée par les exportations.

Mais retrouver la compétitivité qu’elle a perdue au cours des années 2000 demandera du temps. Cela générera un mélange de réduction des effectifs et de baisse des salaires nominaux – c’est la recette du chômage, de l’agitation sociale et de l’inquiétude des créanciers.

Les chances pour que tout cela se déroule sans anicroches sont faibles. Le virage prendra de nombreuses années. Avec un Berlusconi tout prêt à dénoncer, par les médias qu’il contrôle, le gouvernement de M. Monti comme étant un simple outil au service d’intérêts étrangers, les obstacles politiques seront eux aussi redoutables.

M. Monti aura besoin de beaucoup de chance. Il aura aussi besoin d’un énorme soutien, sous trois formes : tout d’abord, un financement de renfort d’un -montant de près de 1 000 milliards d’euros pour la reconduction de la dette souveraine ; ensuite des marchés extérieurs rentables et dynamiques ; et, enfin, un renforcement crédible des fondations politiques de l’Union qui -permette de rendre inconcevable son éclatement. Ces trois conditions dépendront d’audacieuses décisions allemandes. Elles dépendront aussi de la BCE.

LES CHANCES DE S’EN SORTIR SERONT MINCES

Si celle-ci -laisse une croissance molle, voire une récession en bonne et due forme, gripper les rouages de la zone euro, les chances de s’en sortir seront minces pour ses grands pays -périphériques. L’Italie n’est pas la petite Irlande.

La zone euro a pinaillé jusqu’à ce que Rome elle-même commence à brûler. Le nouveau gouvernement italien pourrait s’avérer -l’ultime chance d’éteindre l’in-cendie. Certes il est concevable que l’Italie demeure dans la zone euro même après un défaut.

Mais cela serait improbable. Dans tous les cas, un défaut italien ébran-lerait les marchés obligataires de tout le -continent et les banques du monde entier. L’époque du “trop peu, trop tard” est révolue.

Ce qui est aujourd’hui nécessaire, c’est “trop, tout de suite”. La puissance implique des responsabilités.

L’Allemagne possède la puissance. A elle d’en assumer les responsabilités

Par Martin Wolf, chroniqueur économique. Cette chronique est publiée en partenariat exclusif avec le “Financial Times”. © “FT”. Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

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