La coalition a les moyens de répondre aux djihadistes

En menaçant les Occidentaux, et plus particulièrement les Français, l’Etat islamique (EI) a choisi de jouer l’intimidation par la terreur, ce qu’il a déjà fait sur le terrain. Cet effet d’annonce est essentiellement psychologique et quelques coups portés de façon spectaculaire peuvent inquiéter les foules, dans les esprits comme dans les volontés.

Nous n’avons pas à faire le jeu des islamistes. Nous disposons des moyens de riposter, et il ne saurait être question de répandre une atmosphère de panique devant des menaces dont l’adversaire sait qu’il lui est difficile de les mettre à exécution, sauf de manière exceptionnelle.

Le président américain, Barack Obama, a été, sur sa politique au Moyen-Orient, critiqué sur tout et son contraire, alors que, contrairement à son prédécesseur, il n’a commis aucune erreur grave. Poussé par les circonstances, il vient néanmoins de s’engager dans un conflit à haute teneur idéologique. Il n’a pour alliés régionaux, malgré la constitution d’une importante coalition de pays musulmans, que des partenaires incertains et conditionnels ou d’autres ambigus, dont les actes passés ou présents indiquent des buts contraires à ceux de Washington et poursuivis avec duplicité.

DÉFENSEUR DU SUNNISME CONTRE LE CHIISME

Il s’agit, pour les Etats-Unis (et ses alliés occidentaux aux engagements diversifiés), en intervenant contre l’Etat islamique, d’affaiblir l’organisation djihadiste qui s’est proclamée « califat » sur une partie de l’Irak et de la Syrie, sans paraître servir les intérêts de l’Iran et du régime de Bachar Al-Assad en Syrie. Un exercice piégé dont compte bien profiter l’Etat islamique pour s’opposer en champion antiaméricain et comme défenseur du sunnisme contre le chiisme, dans une version rigide destinée à mobiliser une fraction du monde musulman, particulièrement parmi une jeunesse sans grande perspective.

Pour les Etats-Unis, il faut ménager avant tout les relations cordiales avec les Etats arabes modérés telle la Jordanie, préserver l’alliance avec la Turquie, membre de l’OTAN, mais de plus en plus encline à se préoccuper de son destin régional. La frontière turco-syrienne est restée ouverte pour les djihadistes de tous bords, parfois manipulés par les services turcs contre les Kurdes de Syrie.

La désunion règne dans les divers camps proche-orientaux : la Turquie et le Qatar soutiennent les Frères musulmans et, par voie de conséquence, le Hamas, tandis que l’Arabie saoudite et le Koweït, entre autres, ont soutenu les islamistes dont la frange la plus radicale, aujourd’hui, les inquiètent. Par ailleurs, l’Arabie saoudite, le Koweït et les Emirats arabes unis aident financièrement l’Egypte où le régime militaire, boudé par les Etats-Unis, est très hostile aux Frères musulmans. L’Egypte est soutenue par la Jordanie, le Maroc et l’Algérie. La partie est complexe et le seul adversaire désigné est l’Etat islamique d’Irak et du Levant, qui bénéficie de la frustration des sunnites d’Irak et de Syrie.

L’intervention en Irak de 2003, menée par George Bush et préconisée par les néoconservateurs qui avaient pour but de remodeler le « Grand Moyen-Orient », s’est soldée par un échec, mais portait un coup très sévère aux sunnites d’Irak (20 %) qui exerçait le pouvoir politique depuis toujours. Ceux-ci se voyaient soudain marginalisés, le pouvoir revenant à leurs yeux, à cause de Washington, à des chiites hérétiques (60 %) qu’ils avaient toujours dominés et à des Kurdes (20 %) qu’ils avaient combattus et réprimés depuis des décennies.

DES ERREURS POLITIQUES DE NOURI AL-MALIKI

C’était, pour les Etats-Unis, sans le vouloir, avantager l’Iran, le principal Etat de « l’axe du Mal ». En Irak, la résistance des sunnites fut quasi immédiate. D’emblée, l’appareil d’Etat intact des sunnites disposait d’armes, d’argent, de savoir-faire et d’un soutien qui se nourrissait des erreurs politiques américaines. Jamais les élites sunnites n’ont accepté d’être écartées du pouvoir. La venue d’Al-Qaida envenimait gravement les rapports sectaires et, dès 2007, la montée au pouvoir du premier ministre Nouri Al-Maliki ne faisait que creuser le fossé avec les sunnites, plus particulièrement après le départ des troupes américaines (2011), dans un pays en guerre civile chronique.

Les Kurdes qui, depuis la fin des années 1990, ont pu s’organiser administrativement, assurer leur sécurité et un développement fondé sur les hydrocarbures, ont tiré profit de l’intervention américaine de 2003 et des erreurs politiques de Nouri Al-Maliki. Ils ont récupéré l’assiette territoriale qu’ils estiment être la leur et démontré leur ouverture à l’égard des minorités menacées. Il leur faut désormais réformer leurs forces de guérilla montagnardes après quinze ans de paix en une armée semi-classique dotée d’un armement lourd et d’assurer la sécurité de leurs territoires, ce qu’ils ont remarquablement réussi jusqu’à présent. Mais il est douteux qu’ils sortent beaucoup de leur périmètre pour se mêler au conflit interarabe où ils n’ont rien à gagner.

Pour les Etats-Unis, il serait incohérent d’opérer seulement en Irak, en laissant à l’EI un sanctuaire en Syrie où Rakka est leur centre de gravité. Le Front Al-Nosra qui est affilié à Al-Qaida reste une force redoutable qui conserve aujourd’hui un profil bas. On verra ce que pourra faire l’Armée syrienne libre mieux épaulée.

LES ETATS-UNIS COMME L’ADVERSAIRE DU MONDE MUSULMAN

Quant au califat, il veut, par l’usage de la terreur, frapper psychologiquement (quand on est peu nombreux, il est utile d’être précédé d’une aura de terreur). Il va tenter de désigner les Etats-Unis comme l’adversaire du monde musulman sunnite afin de renforcer sa capacité de mobilisation.

Les vulnérabilités de l’Etat islamique sont évidentes. Il est plus prudent d’être un mouvement clandestin que de s’exposer en tant qu’Etat en construction, particulièrement dans le relief plat de la Mésopotamie ou celui souvent désertique de Syrie, qui constitue l’aire qu’il domine. Les bombardements aériens devraient être limités à stopper des offensives éventuelles et surtout à frapper tout déplacement de troupes en ménageant villes et zones peuplées sunnites.

La perspective d’un Irak réconcilié est sans doute utopique. L’idée du partage du pouvoir n’est pas dans la tradition régionale. La suspicion et la haine intersectaire sont profondes et la parole est aux armes. Contenir et affaiblir l’Etat islamique est possible, parer aux effets de l’idéologie islamiste est autre chose. A cet effet, on ne peut guère compter actuellement sur une action concertée d’Etats musulmans aux agendas contradictoires, les modérés étant souvent les plus prudents.

Le monde arabe a déjà beaucoup perdu de temps dans la course à la modernité, cette poussée d’islamisme creuse encore le retard.

Par Gérard Chaliand, géopoliticien.

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