La connaissance face à l’emprise du marché

Le 6 août 1945, la première bombe atomique explose au-dessus de Hiroshima – manifestation ultime de la puissance des savoirs scientifiques et techniques lorsqu’ils sont mis en œuvre par les mondes économiques et militaires. Les guerres et leurs préparations sont des moments d’intense innovation, cela est bien connu, mais le développement technique ne se réduit évidemment pas à ces moments. L’ampleur, la variété et le renouveau de nos savoirs, technologies et productions dans la période récente en est une preuve éclatante.

Le développement techno-industriel affecte les sociétés en profondeur. Il transforme les modes d’existence (le travail et les activités économiques), il offre de nouvelles possibilités aux individus (qui peuvent aujourd’hui s’« augmenter »), il transforme la vie et en facilite nombre d’aspects. Mais il a aussi des conséquences qui peuvent être coûteuses. Elles peuvent l’être pour certains (empoisonnements des corps ouvriers par rejets toxiques, maladies chroniques des populations vivant à proximité de sites de production – ces problèmes ayant été largement déplacés dans les pays du Sud depuis quelques décennies) ; ou pour les populations en général (pollution de l’air ou des eaux, réchauffement climatique). Dans tous les cas, ces nouveautés suscitent craintes, critiques, demandes de changement.

Les effets sanitaires et environnementaux n’apparaissent souvent qu’avec le temps – et cette différence de temporalité est capitale : elle explique la dimension essentiellement réactive des régulations. Certes, des formes d’anticipation sont déployées dans certains champs (pensez aux autorisations de mise sur le marché des médicaments), mais cela ne constitue en rien la règle. La masse des produits n’est mise sur le marché qu’avec un minimum de précaution et les effets de la plupart des molécules créées par la chimie ne sont, par exemple, pas ou peu étudiées.

Une fois dénoncées, ces atteintes aux lieux et aux personnes sont l’objet d’études – pensez aux travaux épidémiologiques lancés il y a deux siècles par les réformateurs sociaux dans les quartiers populaires des villes ou, aujourd’hui, aux travaux de toxicologie sur les nanotechnologies. Elles sont aussi l’objet de vifs débats sur les solutions à promouvoir, sur les responsabilités ou les sanctions à prendre – créer des installations de dépollution, fermer des sites, compenser financièrement les dégâts occasionnés.

C’est qu’il n’est jamais simple de déterminer scientifiquement les causalités, souvent multiples et emmêlées qui sont aux sources de ces effets négatifs ; c’est aussi, et surtout, qu’il est de gros intérêts en jeu et que ceux-ci sont âprement défendus. Une chose est toutefois certaine : ce sont ceux qui subissent les conséquences négatives du progrès qui tirent en premier les sirènes d’alarme. Et c’est le plus souvent en réponse qu’experts, entreprises, administrations et gouvernements négocient des solutions. Le phénomène est maintenant bien documenté et les historiens l’ont amplement décrit, du XIXe siècle à nos jours.

Solutions au cas par cas

Les solutions sont le plus souvent ad hoc et au cas par cas ; elles visent la réduction des effets les plus dangereux et envisagent rarement des modifications de fond. L’interdiction des produits phytosanitaires toxiques est, par exemple, rare s’il n’existe pas de produit de remplacement – ce qui est constant depuis plus d’un siècle. Le politique est souvent l’espace où la négociation a lieu, mais celui-ci est très sensible aux demandes des acteurs économiques.

La concurrence entre pays conduit souvent à ne pas vouloir « entraver » la croissance par des règles de protection trop strictes ; l’industriel préfère souvent augmenter ses « externalités négatives » – ses rejets dans l’environnement, par exemple – afin de ne pas perdre en compétitivité ; et les hommes politiques osent rarement s’opposer à ces pratiques, au nom de l’intérêt géopolitique et supérieur de la nation.

Les trajectoires techno-industrielles que « nous » empruntons ne sont donc pas définies à travers des débats et réflexions d’ensemble menées conjointement par l’ensemble des citoyens. Elles sont plutôt modelées par des groupes spécifiques, au gré des circonstances et des moments. Cela n’implique pas que chacun pèse de la même façon. Des asymétries profondes organisent les mondes sociaux – et dans ce domaine, comme dit Jürgen Habermas, ce sont les systèmes économiques, de production et d’innovation, ainsi que l’ordre institué du politique et de la régulation, qui ont la haute main. Par l’intermédiaire de l’espace public et de la protestation, les logiques systémiques peuvent être contestées, et cela produit indéniablement des effets majeurs. Mais, à nouveau, insistons-y, de façon réactive et plutôt « locale ».

Vues étroites

Le phénomène est net si l’on considère la phase d’innovation et de mise au point des produits et procédés, moment où ce sont principalement les scientifiques et ingénieurs, les milieux économiques et les milieux politiques (à travers les politiques publiques de recherche par exemple) qui comptent. Il est certes des champs dans lesquels l’innovation mobilise des acteurs plus divers – pensez au logiciel libre, qui en constitue l’exemple paradigmatique. Ces espaces d’« innovation partagée » tendent toutefois à être réintégrés assez vite dans de nouveaux modèles économiques – celui de Google par exemple, qui repose sur la mobilisation et l’enthousiasme de ces mêmes communautés de développeurs open source. Il est aussi certain que les usages sont souvent redéfinis par les utilisateurs, que ceux-ci « réinventent » les produits et contribuent ainsi à l’innovation.

Il n’empêche que, pour le cœur de la modernité des deux derniers siècles – pour les transports et l’énergie, les matériaux et technologies électroniques, la chimie et la pharmacie, comme pour les biotechnologies humaines, végétales et animales, c’est bien à partir du monde économique, de ses centres de décision, laboratoires et unités de production que surgissent les nouveaux produits et procédés. Et les logiques à l’œuvre sont alors celles des opportunités à saisir, des marchés à conquérir, de la rentabilité – et pas centralement celles d’un bien commun sanitaire ou environnemental. Non qu’il puisse être ignoré, l’image de marque est souvent un bien précieux pour l’industriel. Mais il n’intervient que ponctuellement, « tactiquement » devrait-on dire.

On pourrait objecter que cette image est trop sombre et caractérise plutôt le passé. Nous aurions aujourd’hui dépassé ces vues étroites et serions attentifs aux dégâts que nous occasionnons. La « société civile » est maintenant organisée – pensez aux ONG de conservation et à leur puissance ; les associations de patients se comptent par dizaines de milliers et leur expertise, comme celle des ONG, n’est plus ignorée ; au niveau global, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les Nations unies ou la Banque mondiale déploient normes, paramètres et conditions de prêt pour un développement « durable » ; la vie industrielle est encadrée par nombre de règles (beaucoup trop, disent certains), et les milieux économiques défendent l’environnement. La responsabilité sociale et environnementale des Etats et des entreprises est sur toutes les lèvres et des dispositifs de participation permettent l’engagement des populations. Les sciences sociales parlent de « société du risque » et de « démocratie technique », signalant par là le changement que nous avons connu depuis un demi-siècle.

Peut-être. Peut-être ceci est-il vrai, en partie – mais ces discours demandent à être sérieusement nuancés. D’abord, nos ancêtres n’ont pas été ces êtres un peu simplets que nous nous plaisons à inventer – peut-être pour manifester, a contrario, notre exceptionnelle grandeur. Ils ont eu conscience des effets négatifs du progrès, ils en ont débattu, ils ont pris des mesures – au XIXe siècle en reboisant massivement puisque les savants atrribuaient (déjà) la détérioration des climats à nos modes de développement.

De vrais choix seront nécessaires

Symétriquement, on peut douter que toutes nos déclarations éclairées soient suivies d’effets ; on peut douter de l’efficacité réelle des milliers de décisions prises depuis cinq décennies en matière d’environnement et de climat ; et on peut questionner la nature des moyens proposés, par exemple l’efficacité des « instruments économiques » (taxes et marchés de droits à polluer) promus depuis cinquante ans par l’OCDE et les think tanks libéraux, et qui sont censés optimiser la croissance et la protection de l’environnement.

D’ailleurs, les données regroupées par ceux qui ont développé l’hypothèse de l’anthropocène sont sans appel : la plupart des courbes qu’ils tracent (rejets de CO2, consommation d’énergie…) continuent de croître exponentiellement jusqu’à aujourd’hui, sans rupture de pente. Dans la réalité des choses, que nous le voulions ou non, nous avons peu fait.

Qu’est-ce à dire ? Que nous n’avons pas d’options ? Non, ce n’est pas le cas. Mais être efficace impliquera de sortir de l’idéologie bien confortable du gagnant-gagnant, de reconnaître que de vrais choix seront nécessaires, qu’ils ne pourront pas ne pas être douloureux – et que la question de la répartition des coûts sera la plus difficile. Ce qui supposera une autre prise de conscience, une connaissance des logiques qui, malgré nous, nous ramènent toujours aux mêmes inefficacités, et d’autres arrangements géopolitiques. Personne ne dit que ceci sera simple à faire. Mais il n’est pas d’autre alternative, malheureusement.

Dominique Pestre est directeur d’étude à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est spécialiste de l’histoire des sciences physiques contemporaines. Son plus récent ouvrage est Le Gouvernement des technosciences (La Découverte, 2014).

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