La culture russe n’est pas encore morte

Depuis quelques années, on entend parler de répression envers des réalisateurs, des peintres, des journalistes – du procès honteux contre le groupe Pussy Riot aux récentes perquisitions dans l’appartement moscovite du metteur en scène Kirill Serebrennikov. La Russie est un pays de traditions, ce dont on se glorifie ces derniers temps. Des traditions de toutes sortes. La guerre entre les autorités et la culture en est une, justement. Or la culture est un instrument qui nous permet de prendre la température de la société.

Les artistes en Russie ont rarement un parcours triomphant. Tiouttchev, lui, fut à la fois un grand poète et un fonctionnaire de l’empire. Mais, pour un destin comme le sien, on compte des dizaines d’artistes ne désirant pas avoir affaire avec le pouvoir et ne sachant pas en rechercher les faveurs. D’ailleurs, la prison est un des sujets principaux de la littérature russe : Souvenirs de la maison des morts, de Dostoïevski, Résurrection, de Tolstoï, Lady Macbeth du district de Mtsensk, de Leskov, L’Ile de Sakhaline, de Tchekhov… Dostoïevski a connu le bagne ; Tolstoï a été déclaré, sinon « agent de l’étranger », du moins destructeur des assises de l’Etat et de la foi.

Durant les premières années de la révolution, les répressions contre la culture se sont intensifiées. La liste des artistes fusillés, brisés et ruinés est interminable : Goumilev, Meyerhold, Mikhoels, Mandel­stam… Le régime a détruit toute l’avant-garde littéraire et artistique. Anna Akhmatova, Boris Pasternak, Andreï Platonov ont été victimes de campagnes de diffamation et de poursuites.

Mais la culture est, si je puis dire, immortelle. Quels que soient les efforts du régime pour étouffer la liberté de création, établir des limites à ne pas dépasser, tenter de soumettre le travail des artistes et de les diriger, la vie théâtrale ne cesse de s’épanouir, des films remarquables paraissent, les peintres peignent, les écrivains écrivent, les compositeurs composent… témoignant de l’indestructibilité de la puissance créatrice.

A mon avis, la culture en Russie se porte bien ; elle est vivante et haute en couleur. J’ai eu l’occasion, au cours de ces dernières années, d’assister à des dizaines de spectacles merveilleux, de visiter plusieurs expositions de qualité… Je propose ici un petit aperçu de mes impressions personnelles. Dans la plupart des cas, je n’ai été rien de plus qu’une spectatrice attentive mais, parfois, j’ai participé à certains événements. Dans tous les cas, il s’agit d’œuvres d’artistes russes au sens large, car il m’a été donné d’assister à des spectacles et expositions à l’étranger. N’est-ce pas là la preuve que l’art russe a une portée internationale ? Certains des auteurs dont je parle ont émigré et ­vivent aujourd’hui dans d’autres pays.

« Listening to Beethoven »

Janvier 2016, Moscou. Le dernier film de Garri Bardine, Listening to Beethoven. Animation élégante, très dure. Une main de maître. A travers des dalles de béton percent une petite pousse, puis une autre, une troisième… La bataille commence : ces pousses sont détruites par des machines de plus en plus sophistiquées. C’est un film parabole. Tout se déroule sous l’accompagnement du plus pathétique des Beethoven et un étonnant parallèle surgit. Y a-t-il des mots pour raconter la musique ? Mais Bardine l’utilise merveilleusement ; il donne de l’ampleur à cette suite d’images somme toute élémentaires. Ce film a été financé par une levée de fonds. Ce n’est pas le genre de films que l’Etat finance. J’ai beaucoup aimé comment et pourquoi cela a été fait. La concision est le luxe des riches.

« Un autre enterrement »

Décembre 2016, Moscou. Le Centre Gogol, de Kirill Serebrennikov. Le foyer est tapissé de photos de détenus. Quels visages ! Le spectacle a pour titre Un autre enterrement. Il est prétendument consacré à la mort du compositeur Prokofiev, mort le même jour que Staline. Mais on montre surtout l’enterrement de Staline. Une troupe nombreuse représente la foule. La mise en scène est fantastique. Comme un seul organisme, cette foule vit, respire, oscille, tombe, quitte l’estrade, en laissant derrière elle des tas de chaussures et de vêtements.

Entre les apparitions de cette foule, on a intercalé les « interventions » de gens du public. Chacun a quelque chose à dire. Mon intervention a été la plus brève. J’apparais en blouse blanche en me nouant un foulard de pionnier autour du cou, et je raconte : nous sommes en 1953, j’ai 10 ans, je suis dans la grande salle de notre école, bondée. C’est une école de filles. Couverts de larmes, les visages sont roses, rouges, pourpres. Tout le monde pleure, mais moi je n’ai pas envie de pleurer. Je suis prise d’un sentiment de détresse, d’ennui et de profonde solitude. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas envie de pleurer. Je suis un monstre ! Toute ma vie, c’est la même chose ! Tout le monde pleure et moi je n’ai pas envie de pleurer ; tout le monde rit mais, pour moi, il n’y a rien de drôle… Je termine mon intervention par les mots : « Merci, camarade Staline, pour notre enfance heureuse. » C’est une improvisation souvenir.

L’histoire des funérailles de Staline s’interrompt de temps en temps par l’annonce de la mort de Prokofiev, l’impossibilité de transporter son corps à cause de la foule innombrable des habitants de la capitale venue rendre hommage à Staline, foule qui va finir par créer une bousculade meurtrière. Six étudiants portent le cercueil de Prokofiev, se frayant un passage à contresens de la foule. Au piano, un musicien représentant Prokofiev joue de temps en temps. Il interprète entre autres sa cantate Hymne à Staline, composée dans les années 1930. Toutes les tentatives de Prokofiev de se fondre dans l’espace soviétique, ses succès, sa persécution et son histoire familiale à travers sa correspondance, tout cela nous est montré dans ces scènes. Six étudiants suivent le cercueil de Prokofiev en tenant des fleurs d’intérieur dans leurs pots : ce jour-là, impossible de trouver la moindre fleurette chez les fleuristes, elles sont toutes parties se déposer sur la tombe du chef…

La mise en scène de Kirill est remarquable. C’est un événement aux allures de flash­mob prévu pour n’être joué qu’une fois. Ce qui reste, c’est le sentiment d’une esthétique nouvelle, capable de refléter les processus sociaux d’aujourd’hui : ce régime, c’est comme une rage de dents, on en a vraiment ras le bol, mais on en a aussi ras le bol de le combattre ; c’est un combat impossible, inutile, comme un coup de poing dans de la gelée. La gelée vous colle après…

« La Constitution de la Fédération de Russie »

Février 2017, Ekaterinbourg. Le spectacle La Constitution de la Fédération de Russie est l’œuvre du metteur en scène du Théâtre académique de Perm, Vladimir Gourfinkel, créé pour être représenté à Ekaterinbourg, au Centre Eltsine. Gourfinkel a réuni pour ce spectacle des jeunes de tous les coins du pays et il est fier de cette idée. Les jeunes acteurs ont beaucoup de talent et certains promettent de devenir de véritables stars.

Le texte est créé par le metteur en scène, idée caractéristique de notre époque : les metteurs en scène composent de plus en plus souvent leurs textes eux-mêmes, en créant des sortes de « collages », au lieu de monter des œuvres dramatiques traditionnelles. Gourfinkel fait alterner des textes d’auteurs contemporains (y compris un des miens) avec les articles de la dernière Constitution de la Fédération de Russie, celle de 1993. Ce qu’on voit sur scène est un contraste avec les textes de la Constitution. C’est un théâtre aux fortes implications politiques. Ce qu’on entend est parfois d’un grand comique, parfois d’un grand tragique.

Le Centre Eltsine d’Ekaterinbourg est un bel édifice, une sorte de club intellectuel avec des programmes éducatifs. Je n’aime pas particulièrement Eltsine, mais j’ai été touchée par la vidéo qu’on y montre, alors qu’il quitte son poste de président : il demande pardon à son peuple de ne pas avoir pu remplir toutes les promesses qu’il avait faites lors de son élection. C’est le seul exemple de pénitence par l’autorité russe pour des promesses non tenues. Cependant, une des décisions d’Eltsine, peut-être la plus importante, est difficilement pardonnable : le fait de présenter Poutine comme son successeur. Il avait le choix entre Poutine et Nemtsov. Tout cela, c’est du théâtre politique à grande échelle.

Par ailleurs, on peut voir au Musée Eltsine certains objets touchants : de la voiture « royale » blindée ZIL, de fabrication russe, jusqu’à la robe de mariée de Naïna, qu’elle portait lors de son mariage avec Eltsine – une modeste robe de l’époque soviétique au col rond, comme une robe de petite fille… Minimalisme soviétique.

Nous vivons à une époque intéressante. Nous travaillons, nous nous efforçons de garder une attitude honnête à l’égard de ce qui se passe autour de nous, sans nous faire d’illusions mais en ne perdant pas espoir. Nous retournons nos pensées dans notre tête et chacun a les siennes. Notre culture n’est pas encore morte, croyez-moi, et nous aurons encore la joie, vous et moi, de lire de bons livres, de voir de bons spectacles et de bons films, d’écouter de la bonne musique et d’admirer de beaux tableaux. Allez voir les derniers films russes, ceux de Vitaly Manski et Sergei Loznitsa, d’Andreï Zviaguintsev et du tout jeune Kantemir Balagov, élève de Sokourov. Ce sont les événements culturels les plus importants d’aujourd’hui. Quant aux désapprobations de toutes sortes, à commencer par celles du ministre de la culture, c’est le prix à payer pour l’honnêteté de notre travail.

Ludmila Oulitskaïa a écrit de nombreuses pièces de théâtre et des scénarios de films. Depuis le début des années 1980, elle se consacre exclusivement à la littérature. Son roman « Sonietchka » a reçu le prix Médicis étranger en 1996. Son dernier essai, « A conserver précieusement », a été publié en 2017 (Gallimard, 416 pages, 23 euros). Traduit du russe par Lisa Mouraviova.

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