La décision de M. Papandréou n’est pas démagogique

Les responsables de la zone euro qui s’étaient laborieusement accordés le 27 octobre à Bruxelles ont certes pu s’étonner de la nouvelle du prochain référendum grec. Mais la violence des réactions à cette nouvelle sont elles-mêmes étonnantes. Comme si une sainte alliance inédite réunissait des “technocrates” pour qui les décisions européennes doivent échapper aux faiblesses nationales, des politiques qui jugent l’accord intergouvernemental désormais seul légitime, et des “européistes” craignant que l’Union ne s’engage vers une ingouvernabilité définitive…

Ce chorus de critiques anti-grecques pose de multiples questions. Et d’abord celle-ci : comment les instances de l’Union monétaire ont-elles pu imaginer que des décisions comme celles qui sont prises pour la Grèce depuis des mois pourraient être mises en œuvre sans prendre en compte les réactions d’une opinion dont toutes les composantes sont massivement touchées ? Tout se passe comme si les décideurs de l’union économique et monétaire (UEM) voyaient désormais la démocratie représentative non comme un véritable système de représentation, à peine comme un amortisseur, mais bien comme un bouclier contre les manifestations de dissensus populaire : gouvernement et parlement grecs étant priés de décider malgré, et en l’occurrence contre, leur propre opinion.

Il peut certes être nécessaire de prendre telle décision courageuse à rebours de l’opinion publique, ou des sondages. Mais peut-on se contenter de ce constat général face aux mesures ravageuses imposées à la Grèce ? Peut-on, sans risque majeur, laisser se développer dans ce pays une situation où système politique et opinion marcheraient durablement dans des directions divergentes ?

La bonne conscience des dirigeants européens fait peur : pensent-ils vraiment que l’esprit et les procédures démocratiques soient si ancrées en Europe que rien ne puisse les affecter, ou même les menacer ? Croient-ils tant à l’évidence et à l’irréversibilité de la démocratie européenne ? Sont-ils si ignorants de l’histoire en général – et au demeurant de l’histoire grecque ? Croient-ils pouvoir longtemps éviter de “traiter” les sentiments des peuples – même et surtout si ces “sentiments” sont irrationnels ?

Est-il démagogique de consulter son peuple ? Non en général : la démocratie ne se résume pas aux processus électoraux, mais elle ne peut tout de même pas les exclure… Et non en l’occurrence, pour deux raisons. Le système politique grec est décrédibilisé (séparation entre les élites et la population), et menacé (la majorité friable de Papandreou), des législatives immédiates menaçant de compliquer encore l’affaire. Le référendum se perd souvent, il est vrai, dans une logique plébiscitaire – justement tenue en horreur par des pays qui en ont connu les ravages comme l’Allemagne… Mais la procédure référendaire pourrait être, dans le cas de la Grèce, l’occasion d’une pédagogie de la crise que ne donneront nul débat parlementaire, nulle élection parlementaire.

A condition, certes, que la question référendaire n’apparaisse pas “dictée” par les partenaires européens. A cet égard, l’idée qui court selon laquelle le premier ministre grec aurait été “convoqué” au G20 de Cannes, en particulier pour se voir fermement inspirer la question à poser à son peuple, n’est pas seulement méprisante, elle est irresponsable.

QUELLE DÉMOCRATIE POUR L’EUROPE ?

Tout ceci conduit hélas à poser à nouveau la question de la conception de la démocratie que l’on se fait dans le monde – idéal, naturellement – de la construction européenne. Longtemps les souverainistes de tout poil ont paru se battre contre le “sens de l’histoire”, quand ils rappelaient que seul l’Etat nation pouvait être le creuset de l’expression démocratique des peuples. On pouvait effectivement critiquer cette position à un moment où l’on tentait de mettre en place les institutions d’une véritable “démocratie européenne”.

Aujourd’hui, l’échec de cette mise en place est patent. Le Parlement travaille certes, étend ses compétences, mais crie souvent dans le désert. La Commission est désormais incertaine de sa place dans les institutions européennes : elle est souvent tentée de se faire discrète, lasse de prendre les coups, et est mal écoutée. La démocratie européenne, ce serait donc le Conseil européen, dans ses multiples formations (y compris l’Eurogroupe), puisqu’il représente les Etats.

Et voici qu’une nouvelle marche nous hisse au stade suprême de la démocratie intergouvernementale : les gouvernements sont vivement priés de ne plus consulter leurs peuples en cas de danger d’avis contraires… Tout se passe comme si, après s’être crue saisie et trahie par les “technocrates” de la Commission dans les années 1990, l’Union se retrouvait aux mains d’un Conseil de “techno-politiques”, bientôt et paradoxalement tout aussi séparés de leurs peuples.

Il est certes urgent de régler la crise grecque – pour les Grecs, et pour les autres crises, qui se profilent à l’horizon. Mais il est tout aussi urgent de s’interroger sur les modes de fonctionnement de l’Union, monétaire ou non. Le fonctionnement actuel de l’Union ne conduit-il pas à la fois à l’impuissance et l’éloignement progressif des peuples – source d’une impuissance à terme redoublée, et dangereuse ? Car le risque est énorme. Il est celui du renfermement sur eux-mêmes pour tous les peuples – pour les bonnes ou mauvaises raisons qui leur sont propres. Le délitement, ou même l’éclatement, de la construction européenne ne seront pas d’abord institutionnels, il seront moraux : et ils nous guettent.

Par Dominique David, directeur exécutif de l’Institut français des relations internationales.

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