La déflation mondiale reste le défi macroéconomique majeur

Huit ans après le plus grand « krach »financier de l’histoire, l’économie mondiale ne sort pas du cercle vicieux : excès d’endettement privé, croissance léthargique, inflation quasi nulle. Les taux d’intérêt directeurs nuls ou négatifs – une pathologie inédite, incompatible à terme avec le fonctionnement normal de la sphère financière – et les programmes d’assouplissement monétaire des banques centrales des pays avancés ne parviennent pas à relancer les prix. Un peu d’inflation allégerait pourtant le fardeau des entreprises et des ménages surendettés.

Après les économies avancées dans les années 2000, c’est au tour des pays émergents d’accumuler de la dette privée : en Chine, celle-ci atteint 145 % du produit intérieur brut (PIB). Cette montagne de dettes peut-elle être intégralement remboursée ? La déflation continue donc de menacer non seulement le Japon et le sud de l’Europe mais aussi, désormais, une part croissante de l’économie internationale.

Si elle devait se prolonger, des seuils d’irréversibilité macroéconomique pourraient être franchis : la déflation, on sait à peu près quand on y entre, mais nul ne sait comment en sortir. Et, en régime déflationniste, l’austérité budgétaire, on le sait aussi depuis les travaux de l’économiste américain Irving Fisher (1867-1947), est pire que le mal : pour l’avoir pratiquée entre 1930 et 1933, le chancelier Heinrich Brüning (1885-1970) en a appris la dure leçon, aux dépens de la République de Weimar, de la démocratie allemande et, finalement, de la paix dans le monde. L’aurait-on oubliée aujourd’hui ?

« Bonne » et « mauvaise » dette publique

L’information est passée inaperçue : le PIB mondial en dollars courants s’est contracté de 6 % en 2015 – un effondrement plus sévère encore que la « grande récession » de 2009. Et l’année 2016 ne s’annonce guère mieux. Certes, cette décroissance matérialise en partie un « effet change » lié à l’appréciation du dollar, mais la dépréciation de toutes les devises par rapport à la monnaie internationale de référence a une signification très claire : la production mondiale exprimée dans l’étalon universel a chuté, de même que la capacité de remboursement des emprunteurs endettés en dollars ayant des recettes en devises locales.

En termes de PIB « réel », la planète continue apparemment de croître. Mais pour être une donnée fiable, cet agrégat ­dépend trop des conventions sous-jacentes au calcul de la parité des pouvoirs d’achat entre pays, dont l’économiste américain Angus Deaton, Prix Nobel 2015, a montré la fragilité.

Brésil en tête, les pays émergents et en développement, qui, jusqu’ici, avaient réussi à limiter la contagion du désastre financier de 2008,subissent à leur tour des turbulences, notamment sous l’effet de la baisse des prix des matières premières, entretenue par la faiblesse artificielle du prix du baril. La convergence entre le Sud et le Nord, depuis le début des années 2000, marque le pas. Quant aux inégalités au sein des pays, elles continuent de creuser un fossé mortel pour le lien social entre les « classes émergentes » du monde entier et le reste de l’humanité.

Lors du sommet du G20 réuni les 4 et 5 septembre à Hangzhou, en Chine, l’OCDE et le FMI ont appelé à un « effort urgent » en faveur de mesures diversifiées de politique économique pour ­redynamiser l’économie mondiale, insistant sur le rôle que doit jouer la politique budgétaire, et notamment l’investissement public, pour prendre le relais de politiques monétaires qui ont montré leur limite.

Au-delà des pays disposant de marges de manœuvre budgétaires significatives (Allemagne, Corée du Sud), cette inflexion nécessitera, chez les autres, de distinguer avec discernement la « bonne » de la « mauvaise » dette publique. Le New Climate Economy Report estime à 90 000 milliards d’euros (une fois et demie le PIB mondial) le montant des investissements nécessaires pour relever le défi climatique au cours des quinze ans qui viennent. Tenir les engagements de la COP21 exige donc l’intelligence renouvelée d’une saine gestion publique de long terme.

Le défi climatique

La stabilité des systèmes financiers, monde de l’ultra-court terme, reste au cœur des réformes à mener. Or, le renforcement actuel des mesures prudentielles n’est pas à la mesure des enjeux. Comme l’économiste allemand Martin Hellwig (Max-Planck Institute) le répète à l’envi, il faut aller plus loin dans le renforcement des fonds propres, d’autant que l’union bancaire européenne ne protégera pas le contribuable européen en cas de nouveau maelström financier (« Making the European Banking Union Macro-Economically Resilient : Cost of Non-Europe Report » [2016], rapport pour le Parlement européen, Gaël Giraud et Thore Kockerols).

La réforme de l’architecture financière internationale doit être poursuivie, afin de mieux gérer la volatilité des flux de capitaux dont les émergents sont les premières victimes. Tout le monde veut éviter une réédition du drame de 1997-1998, d’autant que les taux d’intérêt mondiaux négatifs poussent certains investisseurs à relâcher leur vigilance sur la qualité de leurs placements. Sur ce terrain, un esprit nouveau souffle au sein de la communauté internationale, admettant l’idée d’un contrôle accru des flux de capitaux entrant dans un pays.

Enfin, les efforts de l’OCDE en faveur d’une juste réglementation des prix de transfert des multinationales méritent d’être soutenus. Les déclarations de bon sens du G20 en faveur de la lutte contre les paradis fiscaux ne doivent pas rester lettre morte comme en 2009. Car face au tableau qui précède, la solution passe nécessairement par un renforcement des marges budgétaires des Etats, et donc par une restauration des recettes fiscales légitimes qui leur ont été trop longtemps soustraites par les manœuvres d’optimisation fiscale des grands groupes.

Par Vincent Caupin et Gaël Giraud, économistes à l’Agence française du développement.

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