La démocratie taïwanaise se sent de plus en plus mise à l’écart

Taipei, capitale de Taïwan. © Ashley Pon / AFP PHOTO
Taipei, capitale de Taïwan. © Ashley Pon / AFP PHOTO

Taïwan, «la baie en terrasses», modelé par des hommes venus de Chine continentale; Formose, «la luxuriante», comme l’appelèrent les marins portugais au XVIe siècle; «notre terre» où vécurent des peuplades autochtones qui ont repoussé tout envahisseur durant des milliers d’années; Taïwan, «République nationale de Chine» qui ne demande aujourd’hui qu’à prolonger son expérience de démocratie libre et prospère; Taïwan, en quarante ans j’ai appris à connaître, à aimer et à respecter ce pays merveilleux.

Décernant un appel de Jésus, en 1976, Monseigneur le prévôt Angelin Lovey me permit d’aller épauler mes confrères qui œuvraient à Taïwan depuis vingt-quatre ans. En 1976, je ne connaissais que très peu de choses sur Taïwan. J’y trouvai une population jeune et dynamique. Economiquement parlant, le pays se développait rapidement et la pression policière était acceptable. A l’école de langue, où j’apprenais le mandarin, tous mes professeurs étaient des Chinois venus de Chine continentale avec Tchang Kaï-chek; ils nous disaient souvent que Taïwan faisait partie intégrante de la Chine une et indivisible. La plupart de nos paroissiens étaient des aborigènes taroko; ils nous disaient qu’ils étaient Chinois bien qu’autrefois leurs parents aient reçu la nationalité japonaise. Tous parlaient avec fierté de l’ordre sévère mais efficace et sérieux qui régnait à Taïwan au temps du gouvernement japonais.

Une histoire de migrations

Peu à peu, j’appris à connaître et à aimer cette belle île qui m’avait accueilli. […] Afin de mieux comprendre les défis qui se posent à Taïwan, j’ai essayé d’étudier le passé de ses habitants. Les premières populations qui colonisèrent l’île de Taïwan sont semblables à celles qui s’établirent aux Philippines, en Malaisie, en Indonésie et sur les autres îles du Pacifique. Les affinités entre les divers langages sont très nombreuses. Aux Philippines, par exemple, on a trouvé des joyaux faits en jade de Taïwan il y a plus de trois mille ans… A plusieurs reprises, les Chinois et les Japonais essayèrent de s’établir à Taïwan, mais les autochtones défendaient farouchement leurs terres.

Au début du XVIIe siècle, les Hollandais et les Espagnols vinrent à Taïwan. Après une vingtaine d’années, les Espagnols furent expulsés par les Hollandais qui y développèrent deux colonies. Ces derniers favorisèrent l’arrivée des colons chinois afin de cultiver les terres pacifiées.

Au milieu du XVIIe siècle, Koxinga, un chef de guerre sur le littoral de Chine, se prétend fidèle à la dynastie des Ming récemment évincée par les Mandchous et essaie de se créer un empire maritime chinois. En 1662, il expulse les Hollandais et s’établit à Taïwan avec ses partisans. En 1682, les troupes mandchoues prennent Taïwan. Durant plus de deux cents ans, les Chinois colonisent avec difficulté les plaines de Taïwan, car les autochtones défendent âprement leurs terres. Les colons étant principalement des hommes, ils prennent très souvent pour femme des «sauvages civilisées». Les montagnes de Taïwan restent aux mains des aborigènes qui les défendent avec férocité.

Mao contre Tchang

En 1895, ayant perdu la guerre sino-japonaise, les empereurs mandchous cèdent Taïwan aux Japonais. Sur ce, les Chinois de Taïwan, qui s’étaient souvent révoltés contre les empereurs de Chine, proclament la République de Taïwan. Cette nouvelle république ne tiendra que cinq mois devant l’envahisseur japonais.

En août 1914, les troupes japonaises parviennent finalement à soumettre les derniers résistants, les redoutables Taroko. L’île de Taïwan est enfin unifiée sous un gouvernement central. En 1922, Taïwan devient une province de l’empire japonais.

En octobre 1945, Tchang Kaï-chek prend possession de Taïwan au nom de la République de Chine et y envoie ses troupes qui tyrannisent l’île. Le 28 février 1947 éclate le soulèvement des Taïwanais. La répression est terrible et vise principalement les Taïwanais qui ont fait des études. Beaucoup de personnes sont arrêtées et près de 30 000 Taïwanais sont massacrés. En 1949, Tchang Kaï-chek se réfugie à Taïwan avec le restant de ses troupes et les personnes qui lui sont fidèles. La loi martiale est proclamée. Toute velléité de résistance est sévèrement réprimée. La minorité nationaliste contrôle tout et entraîne Taïwan dans la lutte contre Mao Tsé-toung.

Comment ne pas avoir peur?

A partir de 1978, Chiang Ching-kuo, fils de Tchang Kaï-chek, est élu président. Il commence prudemment une politique de libéralisation. En 1986, le Parti démocratique progressiste (PDP) est fondé. En 1987, la loi martiale est abrogée. En 2016, Tsai Ing-wen, représentant le PDP, est élue présidente de Taïwan avec 56% des suffrages. Des réformes audacieuses sont votées; les retraites généreuses que s’étaient octroyées les fonctionnaires sont revues à la baisse, les droits des ouvriers sont davantage protégés…

Ce bref historique de Taïwan est trop sommaire pour certains et fastidieux pour d’autres. Je l’ai rédigé dans l’intention de vous faire mieux comprendre ce qui se passe actuellement à Taïwan. Politiquement parlant, en trente ans, Taïwan est passé de la dictature à la démocratie sans révolution sanglante. Les anciens profiteurs, voire oppresseurs, vivent avec ceux qui étaient autrefois les perdants du régime sans que personne ne se déteste. Malgré des sensibilités et des avis très divers, tous se sentent solidaires dans la sauvegarde des libertés et des droits humains. Cependant, malgré cette réussite politique et économique, Taïwan est de plus en plus mis à l’écart des grandes organisations internationales. La dictature communiste de Pékin, qui depuis son établissement en 1949 n’a jamais gouverné Taïwan, prétend être le seul gouvernement légal de Taïwan et la plupart des pays acceptent cette injustice criante par peur de perdre des intérêts financiers. Souvent les Taïwanais me font part de leur crainte et du sentiment d’injustice qu’ils éprouvent.

Je vis à Taïwan depuis quarante et un ans et j’ai eu la chance d’y assister à l’éclosion d’une vraie démocratie; comment ne serais-je pas ému devant une telle situation? Comment ne pas avoir peur, si près d’une dictature menaçante et envahissante? Au fond de mon cœur de prêtre, je sais que Jésus désire voir l’homme «debout et libre», esclave ni de ses passions, ni de ses ambitions, ni de l’argent, ni de la société de consommation, ni d’une dictature politique.

Gabriel Délèze, chanoine de la congrégation du Grand-Saint-Bernard.

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