La Dérive nationaliste des Libéraux allemands

Trop d’Européens ont commis la même erreur. Persuadés avec raison qu’Angela Merkel restera chancelière, ils ont oublié de formuler la vraie question qu’ils auraient dû se poser : celle de la coalition qui durant les quatre ans à venir dirigera la République fédérale d’Allemagne. Comment ne pas regretter que les dirigeants européens n’aient toujours pas compris que la RFA est dotée non d’un système présidentiel, mais d’un régime parlementaire, où ne compte en dernier ressort que la répartition des sièges au Bundestag ?

Parce que les sociaux-démocrates, excédés de ne jouer que les faire-valoir d’Angela Merkel, n’ont que pour unique choix de refuser une énième fois leur participation au sein de « la Grande Coalition », seule la formule « Jamaïque » entre désormais en ligne de compte. C’est la volonté implicite des électeurs allemands que nul n’est en droit de remettre en cause. A contrario, ces mêmes électeurs doivent également respecter l’avis exprimé par d’autres scrutins. En ce sens, les 10% d’Allemands ayant voté pour les libéraux FDP n’ont pas à imposer leur diktat au Président Macron, élu avec près des 2/3 des voix françaises en mai dernier. Ou pour reprendre les propos de ce dernier lors de son discours pro-européen du 26 septembre, « l’idée que celui qui veut le moins peut bloquer les autres est une hérésie ».

Demeurant toujours et encore le moteur de la construction européenne, la relation franco-allemande mérite bien mieux que le retour aux nationalismes dont la République fédérale n’est plus épargnée. Au-delà du succès de l’AFD, qu’un « fin politiste » allemand, officiant dans une université suisse allemande, n’hésite pas à qualifier de « parti dont l’Allemagne a besoin pour donner à la population allemande la possibilité d’exprimer un vote protestataire », excusez du peu !, la véritable crainte provient d’une droite libérale allemande. Dorénavant, celle-ci est pourvue d’un centre de gravité où se conjuguent un néolibéralisme par définition inégalitaire avec une pensée nationaliste que l’on avait trop vite enterrée.

Un regard historique sur le FDP permet de mieux comprendre son attitude plus que réservée envers l’approfondissement politique de l’Union européenne. Reviennent alors en mémoire les visages de Friedrich Naumann, d’Erich Mende ou d’Alexander von Stahl. Alors que le premier se fit l’apôtre de la Mitteleuropa sous domination germanique – la Fondation du FDP porte d’ailleurs son nom -, le second et le troisième ont tenté de droitiser la République fédérale d’Allemagne, soit en arborant la Croix de Guerre peu après la Seconde Guerre mondiale, soit en s’inspirant du modèle autrichien de Jörg Haider. En revanche, les Libéraux allemands ont également écrit quelques belles pages de la RFA. Mais, cela remonte aux années 70 lorsqu’ils rédigèrent lesdites « Thèses de Fribourg (en Breisgau) » qui ont ouvert la voie de la coalition « sociale-libérale » de Willy Brandt et Helmut Schmidt, marquée par de nombreuses réformes progressistes.

En 2017, on en est très loin. Le FDP inquiète, car il est de plus en plus inquiétant. Se délestant de son esprit d’ouverture, il n’a trouvé que l’Europe ultralibérale pour se refaire une santé. Avec les plus faibles que soi comme cible privilégiée, avec la Grèce comme ennemi financier n°1, avec le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF) comme principal épouvantail et avec une monnaie commune perçue comme le symbole d’une soi-disant emprise dirigiste de quelques États aux appétits antiallemands, il se prononce contre la gouvernance de la zone euro. Ainsi, les Libéraux allemands font renaître les craintes que l’on peut ressentir à l’encontre d’une Allemagne que l’on n’aime pas, parce que se voulant dominatrice et sûre d’elle-même.

Heureusement, l’Allemagne mérite mieux que cela. Elle mérite d’être aimée pour ce qu’elle est devenue et pour ce qu’elle exècre d’avoir été. Aux Allemands cette fois-ci d’en prendre conscience et de recréer en leur sein ce capital de confiance que leur droite nationaliste et néolibérale est en train de détruire. Aux Européens aussi, et au premier chef aux Français, de faire preuve de résistance à l’égard de cette Allemagne, de se poser les bonnes questions à son sujet et surtout d’accepter le rapport de force politique avec une République fédérale d’Allemagne menacée par une dérive eurosceptique que le FDP ne cesse désormais de nourrir.

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg.

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