La dernière ligne rouge pour les Palestiniens

En déclarant Jérusalem capitale d’Israël, Donald Trump s’engage dans une voie diplomatique hasardeuse et rompt avec les politiques de ses prédécesseurs. Voté par le Congrès en 1995 en dépit de la vive opposition du président Clinton, le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem a, en effet, jusqu’ici toujours été reporté.

Si cette annonce suscite tant de réactions et de craintes internationales et notamment palestiniennes, arabes et musulmanes, c’est qu’elle touche à la dernière ligne rouge pour les Palestiniens, et conforte les politiques de colonisation de l’ensemble de la ville de Jérusalem. Le nombre de colons a en effet été multiplié par trois depuis 1994. Ils sont environ 200 000 à Jérusalem-Est, pour une population arabe d’environ 320 000 personnes, et la majorité des constructions de logements supplémentaires dans les colonies validées ces dernières années l’ont été sur le territoire de la ville.

Par ailleurs, de grands projets touristiques et archéologiques, comme celui de la Cité de David dans le quartier palestinien de Silwan, entendent judaïser la ville, alors qu’une politique de colonisation enclôt progressivement la ville en reliant des blocs de colonies entre eux, comme c’est le cas par exemple avec la zone E1, qui relierait la grande colonie de Maalé Adoumim, fondée fin 1975, située au sud-est de la vieille ville, avec les implantations se situant plus au nord, et ce en évinçant de plus en plus de population arabe. Les Palestiniens sont ainsi progressivement chassés d’une ville où toute forme de représentation politique leur est interdite depuis la fermeture de la maison de l’Orient en 2001, et où leurs activités sociales et culturelles sont jugées suspectes, sévèrement contrôlées et souvent interdites.

Troisième lieu saint de l’islam

Le manque de services publics dans la partie est de la ville, le coût élevé de la vie et des taxes, notamment des taxes d’habitation, de même que le statut juridique précaire des Palestiniens qui y vivent et qui sont considérés comme des résidents permanents en vertu de la loi israélienne sur l’immigration – et doivent prouver que leur « centre de vie » est bien dans la ville pour pouvoir conserver ce statut – renforcent leur sentiment que leur ville se dérobe sous leurs pieds. Une absence durant sept années consécutives entraîne d’ailleurs pour eux la perte de leur droit de résidence.

C’est aussi le troisième lieu saint de l’islam qui est perçu comme menacé par les Palestiniens et au-delà par les musulmans, alors que depuis dix ans des groupes extrémistes juifs s’y rendent pour y prier, contrevenant aux dispositions du statu quo selon lesquelles les non-musulmans ne peuvent y entrer qu’à certaines heures et ne sont pas censés y prier. Citons notamment des groupes comme la Fondation du patrimoine du mont du Temple ou l’Institut du mont du Temple, qui veulent y refonder un troisième temple juif : autant d’initiatives qui ont contribué à déclencher les émeutes et l’occupation des rues en juillet lorsque les autorités israéliennes ont voulu installer des portiques pour l’entrée des musulmans sur l’esplanade des Mosquées.

Les derniers soulèvements, que ce soit la seconde Intifada en 2000 ou « l’Intifada des couteaux » commencée en 2014-2015, ont été déclenchés par des événements concernant la ville de Jérusalem ou ses lieux saints ou se sont centrés sur la ville. La déclaration de Donald Trump ne manquera donc pas d’attiser à nouveau un cycle de contestation, voire de violence et de répression dans la ville et plus largement en Cisjordanie et à Gaza.

Depuis ces dernières années, les habitants de la ville sont déjà particulièrement visés par une politique d’arrestations massives : en 2014, selon la police israélienne, 3 891 Hiérosolymitains palestiniens ont été arrêtés, dont 842 mineurs (sur un total 17 396 Palestiniens arrêtés cette année-là). Les sanctions et peines encourues pour leurs activités protestataires, militantes ou armées sont en outre plus lourdes que celles reçues par les habitants de la Cisjordanie ou de la bande de Gaza.

Une solution à un état

Cette déclaration du président américain place Mahmoud Abbas dans une situation plus que périlleuse. Le président de l’Autorité palestinienne fait face à une opposition toujours plus forte. Celle-ci émane des partis palestiniens, mais aussi de la société et de nombreux cadres du Fatah. C’est aussi le cas de la jeunesse qui, dans le parti, s’oppose à sa politique de répression des opposants, des mobilisations pacifiques et de la résistance.

Cette jeunesse s’oppose aussi à sa coopération sécuritaire avec Israël en dépit du maintien de la politique de colonisation, et des événements comme la guerre à Gaza en 2014, les infractions récurrentes sur l’esplanade des Mosquées ou encore la dernière grève de la faim des prisonniers de 2017. Selon un sondage du Palestinian Center for Policy and Survey (PCPS), 64 % des habitants de la Cisjordanie et de la bande de Gaza souhaitaient en décembre 2015 la fin de cette coopération sécuritaire.

C’est la question du maintien même de l’Autorité palestinienne que cette déclaration de Donald Trump vient raviver, alors que nombre de voix issues des partis de gauche, de la résistance populaire ou des mouvements de jeunesse se démarquent de plus en plus ostensiblement de la solution à deux Etats pour demander les mêmes droits que les Israéliens dans un espace de facto partagé.

La solution à un Etat gagne en popularité, notamment en raison de l’imbrication toujours plus grande des espaces israélo-palestiniens et des populations sur le terrain, car elle n’implique pas de renoncer à une partie de la Palestine historique ni au droit au retour des réfugiés. Cependant, contrairement à la solution à deux Etats, elle ne fait pas encore l’objet de scénarios concrets ni d’un consensus et d’un cadre juridique international.

Stéphanie Latte Abdallah est coauteure avec Cédric Parizot de « Israël/Palestine. L’illusion de la séparation ». Presses universitaires de Provence, 312 pages.

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