La déstabilisation régionale, arme du désespoir pour le régime syrien

Hafez al-Assad a construit la stabilité de son régime, depuis son coup d’Etat en 1970 jusqu’à sa mort en 2000, sur la manipulation à son profit de l’instabilité régionale. Son fils et héritier Bachar s’efforce aujourd’hui de sauver un pouvoir acculé de toutes parts en prenant en otages les pays voisins de la Syrie.

Une première manœuvre de ce type a échoué au printemps 2011 lorsque, au tout début de la vague de contestation populaire, le despote syrien a lancé à deux reprises des manifestants “spontanés” sur les lignes de cessez-le-feu du Golan. L’armée israélienne a réagi avec une extrême fermeté à cette violation sans précédent de la trêve prévalant depuis 1974, sous l’égide de l’ONU. Et les réfugiés palestiniens des camps de Damas, furieux d’avoir été utilisés comme chair à canon, se sont retournés contre les agents du régime, dans un défi lui aussi inédit à l’arbitraire de Bachar.

Ce chantage au “réchauffement” du front israélo-syrien ayant échoué, le dictateur a tenté en vain d’obtenir de ses alliés du Hezbollah la réouverture d’hostilités, au besoin limitées, avec l’Etat hébreu, ne serait-ce que pour alléger la pression révolutionnaire à l’intérieur même de la Syrie. Mais le parti chiite, désormais bien installé dans les rouages de l’Etat libanais, n’avait pas plus envie de perdre cet acquis historique que de contrarier le régime de Damas. Il préféra donc participer de moins en moins discrètement à la répression de la contestation syrienne, plutôt que de compromettre sa position favorable au Liban.

Le despote syrien n’a pourtant cessé de reculer face à une révolution multiforme, contrainte de se militariser sous les coups d’une dictature déchaînée. La déstabilisation du Liban, tant de fois pratiquée avec succès par Assad père et fils, est encore apparue comme échappatoire commode. Les milices alaouites du nord du pays entrèrent en action, comme si souvent par le passé, contre les partisans sunnites d’un soutien à l’insurrection syrienne. Ces troubles à répétition ont ensanglanté Tripoli, tout en demeurant relativement contenus.

En août 2012, c’est une conspiration de bien plus grande ampleur, visant à attiser la haine confessionnelle par des attentats aveugles, qui est déjouée par la sécurité libanaise. Wissam al-Hassan, le général responsable du démantèlement de ce complot, le paie de sa vie, deux mois plus tard, dans l’explosion d’une voiture piégée en plein quartier chrétien. Bachar al-Assad mise cyniquement sur une spirale de règlements de compte, mais le Liban, suspendu au bord du gouffre durant quelques jours, se ressaisit autour de la personnalité de son président, Michel Suleiman, et de la nécessaire défense des institutions.

En direction de la Turquie, le dictateur syrien agite ouvertement la menace de la guérilla kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). La branche syrienne du PKK a en effet refusé de rejoindre le camp révolutionnaire et elle en a été récompensée, en juillet dernier, par le retrait en sa faveur des forces gouvernementales, et ce dans des zones frontalières de la Turquie. Le PKK, ainsi adossé à cette base arrière en territoire syrien, a pu reprendre attaques et attentats contre les forces de sécurité à l’intérieur de la Turquie.

Mais cette collaboration avec Bachar al-Assad, qui avait écrasé le “printemps kurde” de 2004, risque de coûter cher au PKK. Car une part importante de la population kurde de Syrie se reconnaît dans l’opposition au régime (le président du Conseil national syrien, Abdelbasset Sayda, est d’ailleurs kurde). Quant aux autorités du Kurdistan d’Irak, présidées par Massoud Barzani, elles sont profondément hostiles au PKK et elles pèsent plutôt dans le sens d’une alternative révolutionnaire en Syrie.

Frustré de ces manœuvres sur ces différents fronts, le régime syrien n’a pas hésité à viser tout récemment la Jordanie. La cellule djihadiste de onze membres, dont Amman a annoncé l’arrestation le 21 octobre, était en fait téléguidée par les services syriens, qui l’avaient programmée et équipée pour semer la terreur dans le royaume hachémite.

La déstabilisation régionale, afin d’acheter à n’importe quel prix un sursis à cette dictature aux abois, apparaît comme l’arme du désespoir aux mains de Bachar al-Assad. C’est bien pourquoi l’accélération de la chute du despote syrien est aujourd’hui le plus sûr moyen d’éviter une escalade des crises au Proche-Orient.

Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po (Paris) Dernier ouvrage publié : “Histoire de Gaza” (Fayard, 2012)

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