La faute des banquiers, le jeu des circonstances

Comment se fait-il que personne n’ait prévu la crise ?”, la question posée par la reine d’Angleterre ressemble à celles que posent les enfants. Derrière son apparente innocence, elle cache cependant un reproche implicite. Si les économistes n’ont pas prévu la crise, la science économique est une fausse science, incapable de prévoir l’avenir et inutile.

Si l’on entend par science un ensemble de théories capables d’établir des relations stables entre des phénomènes mesurés, alors l’économie ne peut pas être qualifiée de science : trop de variables agissent sur les relations qu’elle cherche à établir, et elles sont trop instables, car elles résultent largement du comportement et des décisions des hommes.

Pour autant, dans son traitement mathématique et statistique, l’économie s’approche de la science, à condition d’admettre que les relations qu’elle établit ne sont valables que pour des périodes de temps et des espaces limités et qu’elles ne doivent être acceptées qu’en termes probabilistes. Si la science économique est donc capable de prévoir des phénomènes précisément définis pour lesquels elle a établi des relations relativement stables, en revanche, lorsqu’il s’agit de phénomènes complexes – et c’est le cas de la crise -, la question n’a plus vraiment de sens.

C’est pourquoi il est faux de penser, comme la reine, que personne n’avait prévu la crise. Des économistes universitaires, comme Nouriel Roubini, ou de marché, comme le gérant de fonds Paulson, l’avaient prévue.

Monde global et inorganisé

Au fond, c’est le procès des banquiers centraux qui est dressé, et derrière eux celui de la théorie économique qui les inspire. Les dirigeants des banques centrales, notamment anglo-saxonnes, ont commis deux fautes majeures.

La première a consisté à ne pas réglementer suffisamment les activités des institutions financières. Ce comportement n’a pas été dicté par la science économique, mais plutôt par une attitude d’ordre philosophique : la confiance en la raison des hommes et leur sens des responsabilités. Cette attitude s’est révélée erronée, non pas en soi mais du fait des circonstances : dans un contexte de liquidité moins abondante, cette insuffisance de réglementation n’aurait pas eu d’aussi graves conséquences.

La seconde faute résulte précisément de l’excessive croissance de la liquidité. Là, la responsabilité de la science économique est engagée. L’instabilité et l’incertitude des relations qu’elle établit font que les banquiers centraux ne disposent pas d’outils suffisamment précis pour apprécier les conséquences de leurs décisions, en matière de taux d’intérêt sur la masse monétaire et les grandes variables macroéconomiques.

Cette incertitude les a empêchés de stopper la croissance excessive du crédit et de la masse monétaire de peur de briser la croissance.

Doit-on en conclure que la science économique est inutile ? Provocateur, Paul Krugman a affirmé que la macroéconomie avait été “au mieux inutile, au pire nuisible”, ces dernières années. Pourtant, s’il avait observé la vie politique française, il aurait constaté que chaque fois que nos responsables ont tourné le dos aux principes admis par la majorité des économistes dans le monde, ils ont abouti à des résultats néfastes, ce qui prouve clairement l’utilité de la macroéconomie.

On peut d’ailleurs affirmer que la crise prouve à la fois l’utilité et la perfectibilité de la science économique : les politiques conduites au cours de cette crise n’ont-elles pas permis, grâce aux travaux des économistes du XXe siècle, d’éviter qu’elle n’ait des conséquences aussi graves que la crise de 1929.

Enfin, l’insuffisance de réglementation comme l’excès de liquidité sont largement la conséquence de la concurrence acharnée à laquelle se livrent les espaces financiers et des déséquilibres globaux entre les grands espaces économiques, en particulier des excédents de la balance des paiements de la Chine dus à la sous-évaluation de son taux de change. Autrement dit, de la contradiction qui existe entre l’interdépendance des différents espaces économiques et l’absence d’organe de décision central conçu comme lieu de concertation global. Si la crise est née, c’est d’abord et surtout parce que le monde est global et qu’il est inorganisé.

Jean-Pierre Vesperini, professeur des universités, membre du Conseil d’analyse économique.