La fiction des «anticipations rationnelles»

La confiance semble être de retour sur les marchés, un peu partout dans le monde. En revanche, l’analyse des origines de la crise économique la plus grave que l’on ait connue depuis la Grande Dépression a déclenché des polémiques qui ne sont pas près de s’éteindre.

Après avoir mis sur la sellette banquiers, ingénieurs financiers et instances de régulation, elles braquent maintenant leurs projecteurs sur les économistes et leurs modèles. Ce n’est pas trop tôt. Ces modèles constituent encore le support des raisonnements politiques dès lors qu’il est question de relance publique, de réforme du secteur financier et, plus généralement, de l’avenir du capitalisme. Ils restent très dangereux.

Malheureusement, les hypothèses qui sous-tendent ces modèles échappent pour la plupart à l’entendement de qui n’est pas docteur en économie. Prenons par exemple la notion de «rationalité «. Pour les économistes, un individu «rationnel» est plus qu’une personne douée de raison. C’est quelqu’un dont le comportement est régi par un modèle mathématique de prise de décision que les économistes ont qualifié de «rationnel».

La prétendue «hypothèse d’anticipations rationnelles» – pièce maîtresse de ladite définition conventionnelle de la rationalité – suppose que les économistes sont capables de modéliser avec précision la façon dont les individus rationnels appréhendent le futur. Sous l’effet de quelque magie, chacun des nombreux modèles qu’ils ont inventés serait à même de prédire avec «justesse» la façon dont le marché va évoluer dans le temps.

La littérature économique regorge de modèles différents, et chacun d’entre eux prétend reproduire fidèlement la façon dont tous les acteurs rationnels du marché prennent leurs décisions. Si la très libérale école de Chicago, les néokeynésiens et les tenants de la finance comportementale divergent sur bien des points, ils admettent tous le même concept de rationalité basé sur les anticipations rationnelles.

En d’autres termes, les modèles bâtis sur ce postulat négligent ce qui fait l’essence même des marchés. Comme Friedrich Hayek le faisait remarquer, personne ne peut avoir accès à l’intégralité des connaissances et des informations que l’économie recèle. Keynes et Popper l’ont aussi montré : nous sommes incapables de prévoir rationnellement la manière dont nos connaissances vont évoluer.

Les modélisations actuelles de la prise de décision rationnelle font fi de ces arguments bien connus. Le caractère déraisonnable de cette définition de la rationalité explique bien pourquoi les théoriciens de la finance et les macroéconomistes de tous bords ne rendent pas très bien compte des brusques revirements qui secouent parfois les marchés. Ce qui est encore plus pernicieux, c’est que malgré ces imperfections, leurs modèles sont censés servir de base «scientifique» pour juger de la meilleure répartition des rôles entre le marché et la puissance publique.

Pourtant, des hypothèses de départ incohérentes ne peuvent mener qu’à des conclusions absurdes, comme celle qui décrète que des marchés financiers entièrement libres fixent naturellement le prix des actifs à leur «juste» valeur. Si c’était le cas, l’Etat devrait immédiatement démanteler son dispositif de surveillance du système financier. Chose regrettable, de nombreux représentants de la puissance publique ont fait leur ce point de vue et ouvert la voie au grand mouvement de dérégulation de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Ce choix a rendu la possibilité d’une crise plus probable, inéluctable.

L’opinion publique a, elle, évolué vers une position diamétralement opposée. Elle réclame maintenant une intervention plus lourde de l’Etat pour contenir les humeurs instables des marchés financiers. Les partisans de l’économie comportementaliste ont très bien montré que les acteurs du marché n’agissaient pas du tout comme les «individus rationnels» des économistes classiques. Mais au lieu de battre en brèche le concept de rationalité défectueux sur lequel reposent ces prévisions, les comportementalistes s’y sont au contraire arrimés. Leurs observations empiriques les conduisent à conclure que de nombreux acteurs sont émotifs, ou qu’ils ignorent les fondamentaux économiques pour un certain nombre de raisons. Dès lors que ces individus-là l’emportent sur les individus «rationnels», le prix des actifs s’éloigne de sa «juste» valeur.

L’approche comportementaliste semble indiquer que les variations brutales du prix des actifs n’ont aucune utilité sociale. Si l’Etat réussissait d’une manière ou d’une autre à les supprimer en intervenant très franchement, ou à chasser les acteurs irrationnels du marché en imposant de fortes contraintes réglementaires, alors les acteurs «rationnels» pourraient reprendre le contrôle de la situation, et les marchés joueraient à nouveau leur rôle naturel, qui est de fixer le prix des actifs à leur «juste» valeur.

Le raisonnement ne tient pas, car personne n’est capable de construire une modélisation parfaite du processus de décision rationnel, ni les économistes ni qui que ce soit d’autre. Quand les économistes auront admis une bonne fois pour toutes qu’ils ne sont pas en mesure d’expliquer précisément comment les acteurs rationnels font leurs choix ni la manière dont les marchés trouvent leur équilibre au cours du temps, alors nous serons enfin libérés de la vision manichéenne qui prévaut aujourd’hui dès lors qu’il s’agit de définir la ligne de partage entre Etat et marché.

Dans la plupart des cas, le prix défini par le marché connaît des variations brutales parce que l’information des acteurs sur les fondamentaux qui le déterminent n’est jamais idéale. Tant que les variations se cantonnent à des ordres de grandeur raisonnables, l’Etat ne doit intervenir que pour assurer la transparence et corriger les imperfections du marché.

Mais il arrive que le prix connaisse des fluctuations excessives, comme les événements récents nous l’ont rappelé. Et là, s’il est vrai que les responsables politiques ne sont jamais en situation d’information parfaite, cela ne doit pas les empêcher de prendre des mesures pour limiter l’amplitude des mouvements. Cette approche suppose que le gouvernement fasse preuve de discernement en permanence, plutôt que de se contenter de suivre à chaque fois les mêmes routines. N’en déplaise aux économistes, elle aurait l’avantage de ne pas empêcher le marché de procéder à l’allocation des capitaux, tout en ménageant une marge de manoeuvre pour minimiser le coût social qui apparaît lorsque de telles oscillations durent trop longtemps, et qu’elles laissent ensuite inévitablement la place à de sévères retours de balancier.

Roman Frydman, professeur d’économie à l’université de New York, et Michael D. Goldberg, professeur d’économie à l’université du New Hampshire.