La force navale européenne peut-elle aller plus loin contre les pirates somaliens ?

Si ces derniers mois, la famine, les enlèvements d’occidentaux et les actions armées du groupe Al-Shabaab ont fait parler de la Somalie dans l’actualité, un autre mal, la piraterie, mobilise les forces navales depuis 2008. Parmi elles, la force navale européenne (EUNAVFOR) mène l’opération Atalante. Avec la stabilisation du phénomène, certains membres de l’Union Européenne souhaiteraient désormais conduire des actions plus offensives. Mais cet avis n’est pas partagé par l’ensemble des 27 membres tant il demeure des incertitudes quant aux conséquences de telles opérations.

Trois coalitions (OTAN, UE et multinationale sous influence américaine) et d’autres Etats, comme la Chine, l’Inde, le Japon, la Russie ou l’Iran, opèrent aujourd’hui au large de la Somalie. Face à un tel déploiement de force, les pirates ont changé leur tactique : délaissant un golfe d’Aden désormais sécurisé, ils n’hésitent plus à attaquer à 2000 km de leurs bases dans l’océan Indien en utilisant des navires piratés comme base logistique. Les marines ont donc adapté leurs modes d’action et incité les navires de commerce à prendre des mesures de protection pouvant aller jusqu’à l’embarquement d’équipes de sécurité privées. Ces réponses ont permis de limiter le nombre de bâtiments capturés alors que les tentatives des pirates augmentaient régulièrement. En douze mois, le nombre de bateaux et d’otages retenus dans les mouillages de la côte somalienne a ainsi diminué de moitié.

L’Europe contribue largement à cette réussite avec de nombreuses interceptions de pirates et plus d’une centaine d’escortes de navires affrétés par le Programme Alimentaire Mondial et la mission de l’Union Africaine en Somalie conduites avec succès. Le mandat de l’opération Atalante court jusqu’en décembre 2012. Si aucun changement n’intervient en Somalie, il sera probablement prolongé. En effet, la maladie de ce pays est son instabilité chronique. Lutter en mer contre la piraterie, ce n’est que combattre l’un des nombreux symptômes de cette maladie, mais pas la traiter.

Et cette lutte est coûteuse. L’Union Européenne déploie, suivant les saisons, 5 à 8 bâtiments de combat et 2 à 4 avions de surveillance maritime mobilisant entre 1000 et 1500 militaires. Le coût annuel d’Atalante est voisin des 300 millions d’euros. Cette charge financière durable amène certains gros contributeurs, comme la France ou la Grande-Bretagne, à pousser l’UE à envisager des mesures plus coercitives contre les pirates.

Que peut faire de plus l’EUNAVFOR contre les pirates ? A terre, le démantèlement des gangs n’est pas de la compétence de l’Europe mais du gouvernement fédéral de transition (TFG) ou des régions ayant proclamé leur autonomie. Le cas du pirate ayant mené les négociations dans la tragique capture du voilier américain Quest, appréhendé par le FBI sur le territoire somalien, est marginal, car il possédait la nationalité américaine. En mer, certains marins européens souhaiteraient pouvoir agir contre les pirates avant qu’ils ne commettent leurs méfaits. Mais la présence d’otages à bord des bateaux utilisés en support logistique ou de ceux retenus au mouillage rend délicate toute intervention. C’est donc en zone littorale que se trouveraient les meilleures opportunités avec l’attaque, depuis la mer, des camps pirates afin de briser les chaînes logistiques. Ce type d’action est techniquement envisageable et se rapproche de ce qui a été fait en Libye. Les frégates peuvent tirer contre terre, des forces spéciales mener des actions ciblées et des raids d’hélicoptères d’attaque détruire des objectifs d’opportunité.

Toutefois, ces opérations présentent deux risques. Le premier est lié aux pirates. L’attaque de leurs camps provoquera un durcissement de leur attitude. L’utilisation de boucliers humains, l’exposition voire l’exécution d’otages et l’arrivée d’armements lourds en zone côtière sont des réponses malheureusement envisageables. Le second risque est directement lié à la Somalie. Il n’est pas dit que des actions militaires étrangères sur le sol somalien soient acceptées par un TFG satisfait par le compromis actuel. En effet, même si certains de ses proches seraient eux-mêmes impliqués dans la piraterie, le TFG a besoin de l’EUNAVFOR : les navires européens escortent les bateaux transportant l’aide alimentaire internationale et les troupes de l’Union Africaine combattant les islamistes d’Al-Shabaab.

Or, la population du nord, en cas d’action occidentale sur ses terres où sont basés les pirates, pourrait être tentée de rallier ces islamistes qui sont déjà maîtres de tout le sud de la Somalie. Pour de nombreux Somaliens, les pirates sont des garde-côtes qui protègent la souveraineté des eaux nationales et répondent au pillage de leurs ressources halieutiques dû à la surpêche occidentale et asiatique. Les interventions militaires en haute mer ont un impact faible sur la population mais sont visibles quand elles sont terrestres : considérées comme illégitimes ou injustes, elles pourraient alors attiser la haine de l’Occident. Al-Shabaab, sans avoir de lien avéré avec la piraterie, pourrait donc en profiter indirectement pour augmenter son influence : la situation intérieure somalienne deviendrait alors très incertaine.

Elargir le champ d’action de l’EUNAVFOR est donc un pari risqué, mais tactiquement réaliste. Evoquée en septembre dernier lors de la réunion des ministres de la défense de l’UE à Breslavia en Pologne, cette idée, appuyée par la France et la Grande-Bretagne, a rencontré une opposition farouche chez certains Etats partisans du statu quo, comme l’Allemagne. Paradoxalement, ce sont les succès remportés en mer qui pourraient menacer la première opération navale européenne. En effet, certains contributeurs, lassés de déployer à grands frais des bâtiments de guerre de premier rang pour de simples escortes, pourraient bien se retourner vers l’OTAN ou décider d’agir sous leur propre pavillon. Il s’agirait alors d’une nouvelle épreuve pour l’Europe de la défense après les divergences entrevues au début des opérations en Libye.

Par le Capitaine de corvette Alexandre Marchis, stagiaire de la 19ème promotion de l’Ecole de guerre.

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