La Grèce a tout appris à l’Europe, même l’accueil des réfugiés

Les Grecs ont inventé les mythes qui justifiaient l’ordre des choses et rendaient compte d’un lointain passé dont ils percevaient la complexité.

Europe était une jolie princesse, fille d’Agénor roi de Phénicie. Zeus, du haut de l’Olympe, séduit par sa beauté, décida de l’enlever. De l’union entre les deux amants naquirent Minos, Sarpédon et Rhadamante.

La première grande civilisation européenne, la civilisation minoenne apparue en Crète entre 2800 et 1450 avant notre ère, a d’indubitables racines orientales mais représente dans le domaine de l’art une forte solution de continuité par rapport à l’Orient.

L’introduction du paysage dans les peintures est une constante de l’art minoen. Les fleurs et les animaux confèrent à ces œuvres une atmosphère de fantaisie et de poésie que l’on n’avait jamais rencontrée jusqu’alors. Les fresques de Théra-Santorin avec les antilopes, les hirondelles, les lys, les jeunes boxeurs, les porteuses d’offrandes sont autant de chefs d’œuvre qui illustrent l’univers minoen et contrastent avec la rigidité austère de l’art oriental.

Les Minoens, sur le continent, côtoient des populations amenées par la grande mouvance indo-européenne: il s’agit des Mycéniens qui vont tout apprendre des maîtres minoens avant de s’imposer à eux et de conquérir la Crète aux alentours de 1450 avant notre ère.

Les milliers de tablettes provenant des palais mycéniens de Grèce continentale et de Crète ont commencé à parler lorsqu’en 1952 un architecte anglais, Michael Ventris, a démontré que les signes de l’écriture mycénienne, le linéaire B, servaient à noter une langue grecque. Ainsi, il y a plus de 3500 ans, aux confins sud-orientaux de l’Europe, on utilisait déjà la langue en usage aujourd’hui dans un des 28 Pays de l’Union européenne.

A l’aube du Xe siècle émerge une réalité nouvelle: les communautés agricoles s’organisent sous l’impulsion d’une classe de propriétaires terriens et d’artisans en mesure d’assumer la charge des villages. Voilà qu’apparaissent les «royaumes» célébrés par Homère dans l’Iliade et l’Odyssée.

Entre la fin du IXe et le début du VIIIe siècle une transformation profonde bouleverse le monde grec. Les vieux royaumes homériques cèdent le pas à une nouvelle forme d’État qui se matérialise par la création de la «polis», la Cité.

La Cité est basée sur une structure à trois éléments: l’Assemblée du peuple qui accueille les citoyens, le Conseil, émanation de l’aristocratie terrienne, les magistrats qui assument la pouvoir exécutif. Cette structure permet à la classe aristocratique qui domine le Conseil d’exercer son hégémonie sur les paysans et les artisans.

Une telle situation ne pouvait qu’engendrer des conflits et à la fin du VIIIe siècle Hésiode dénonce la rapacité de l’aristocratie.

Des luttes sociales alimentées par une explosion démographique sans précédent rompent l’équilibre du régime aristocratique. Entre le VIIIe et le VIe siècle beaucoup de Grecs choisissent d’émigrer vers d’autres régions de la Méditerranée.

Ainsi au cours de leur longue histoire les Grecs ont traversé mille vicissitudes qui les ont vus abandonner l’organisation politique et économique implantée par les monarchies mycéniennes, organiser des Cités qui tantôt s’allièrent, tantôt se combattirent, et adopter à Athènes, avec la réforme de Clisthène de 508 avant notre ère, le système démocratique qui, aujourd’hui encore, constitue le fondement ou l’aspiration de la plupart des Etats du monde.

La plus belle des synthèses évoquant les acquis du régime démocratique nous est fournie par Périclès. En 431 il prononça le discours en hommage aux premiers soldats tombés dans la guerre du Péloponnèse et fit une analyse saisissante de ce que représente la démocratie: «Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins. Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie.»

Transmettre à la Grèce et au monde un message libérateur

C’est au cœur de cette Athènes démocratique que vont s’exprimer de grands auteurs dramatiques comme Eschyle, Sophocle et Euripide, des comédiens comme Aristophane, des philosophes comme Socrate, Platon et Aristote, tous capables de transmettre à la Grèce et au monde un message libérateur. C’est sur le Rocher sacré de l’Acropole que Ictinos et Callicratès construiront, entre 447 et 438, le Parthénon, décrit par Plutarque, quatre siècles plus tard, comme «revêtu de la majesté des siècles, animé d’un souffle vivant, inaccessible à la vieillesse»; c’est là aussi que Mnésiclès commencera la construction des Propylées en 437; que Callicratès réalisera le temple d’Athéna Nikè entre 432 et 421; et qu’à la fin du Ve siècle (406) surgira l’Erechtheion destiné à accueillir, suivant le vœu de Périclès, les cultes les plus anciens liés aux divinités qui ont marqué de leur indélébile empreinte l’histoire d’Athènes.

Phidias se vit confier par Périclès la décoration du Parthénon et réalisa des frontons aux métopes et à la frise des Panathénées, les plus belles sculptures de l’histoire de l’art.

Outre l’invention de la démocratie, la Grèce antique a enseigné à l’Europe et au monde que l’homme avait le devoir de se rebeller face à l’injustice.

Prométhée a été puni par Zeus pour avoir arraché les humains à la souffrance et la misère. Le cri de révolte de Prométhée coupable d’avoir aimé les hommes: «En un mot je hais tous les dieux», a traversé les siècles, ce qui fit dire à André Malraux dans le discours qu’il prononça à Athènes le 28 mai 1959 pour célébrer la première illumination des monuments de l’acropole: «C’est par la première civilisation sans livre sacré que le mot intelligence a voulu dire interrogation.»

Les pays méditerranéens et l’Occident tout entier sont en butte aujourd’hui au problème des demandeurs d’asile. La Grèce d’hier a affronté ce problème qu’Eschyle traita dans «Les Suppliantes.»

Danaos et Egyptos, fils du premier roi d’Egypte, Epaphos, entrèrent en conflit. La guerre éclata. Danaos, vaincu, s’embarqua et fuit avec ses filles vers l’Argolide avec ses 5o filles qui refusaient de s’unir aux 50 fils d’Egyptos. Les réfugiés demandèrent l’hospitalité au roi d’Argos, Pélasge. Ce dernier, perplexe, convoqua l’assemblée des citoyens, qui n’hésita pas à accueillir ces malheureux que la haine et l’arrogance avaient chassés de leur pays. C’est alors que le vieux Danaos, apportant cette nouvelle à ses filles eut ces paroles admirables: «Mes enfants, il faut que vous fassiez des vœux et des sacrifices et que vous versiez des libations aux Argiens comme à des Dieux olympiens, puisqu’ils nous ont sauvés.»

Voir l’Europe accorder l’hospitalité à qui fuit la guerre et les persécutions, n’est-ce pas ce dont rêve tout coeur généreux? N’est-ce pas ce que déclarait déjà Périclès lorsque, dans le discours que j’ai évoqué, il proclamait: «Notre ville est ouverte à tous»?

Exiger respect et gratitude de la part de qui est accueilli, n’est-ce pas la moindre des choses? Hélas il est des pays européens qui ont la mémoire courte et oublient l’accueil reçu hier, lorsque la guerre les déchirait! Hélas il en est trop, parmi ceux qui ont été accueillis, qui se retournent avec haine contre leurs bienfaiteurs!

La Grèce a inventé la démocratie et fourni au monde le modèle auquel tous les Etats libres continuent et continueront jusqu’à la fin de la nuit des temps à s’inspirer.

Lorsque la Grèce demande qu’on lui restitue les marbres du Parthénon odieusement arrachés au temple de la déesse, elle réclame bien plus que de simples œuvres d’art, elle cherche à rassembler les fragments épars du rêve de beauté, de justice et de liberté universelles qui hantait l’Athènes du Ve siècle.

Les étoiles qui scintillent dans le ciel de l’Attique, qui ont veillé les morts de Marathon et de Salamine, qui ont vu les efforts déployés par la Cité pour construire le temple à nul autre pareil verront-elles un jour les marbres de Phidias restitués au Pays qui inventa la démocratie et libéra l’homme de sa gangue de boue et d’argile?

Louis Godart, conseiller spécial pour la conservation du patrimoine artistique auprès de la Présidence de la République italienne.

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