La guerre en Syrie n’est pas terminée

La Syrie ne franchit désormais plus qu’exceptionnellement les portes de l’actualité. La guerre y est pourtant repartie de plus belle en mai 2019 au nord-ouest, dans la province d’Idlib, dans l’indifférence générale. Elle offre son lot de bombardements d’artillerie et d’aviation syrienne et russe sur les civils, de déplacements massifs (plus de 200 000 personnes), avec même des allégations de frappe chimique suivies de menaces de l’administration Trump.

Le silence relatif est rompu seulement par les communiqués d’ONG dont Médecins du Monde le 17 mai, dénonçant en particulier les attaques systématiques sur les infrastructures hospitalières. En fait, la guerre syrienne a pris une nouvelle forme en 2016-2017, conséquence de l’intervention russo-iranienne de septembre 2015, qui la rend beaucoup plus complexe et faite de phases intermittentes. Après l’offensive destructrice d’Alep qui a suscité l’indignation internationale, elle est devenue plus régionale et internationale, le facteur extérieur en étant le moteur.

Une offensive finale sur Idlib devenue refuge pour civils et déversoir à djihadistes était déjà annoncée en septembre 2018. La guerre est désormais adossée à des tractations régionales et internationales dans lesquelles la politique étrangère russe est à la manœuvre, lors de multiples conférences à Astana, Sotchi, Téhéran ou Istanbul. Car c’est en manipulant l’interventionnisme régional exacerbé par les accords de désescalade que les Russes ont rétabli la souveraineté du régime sur les nombreuses poches rebelles.

Le rôle de la Turquie

L’action russe consiste à lancer ou à participer à une offensive syrienne, pour obtenir la reddition des rebelles et leur réintégration, avec l’aide des acteurs régionaux intéressés à la zone en question. La guerre autour de la Syrie, menée par procuration (proxy war), a pris le dessus sur la guerre en Syrie remportée et fêtée par le régime Assad.

Dans le Nord-Ouest, la Turquie est l’acteur clé, présente militairement dans la partie nord du gouvernorat (autour d’Afrin). Une façon de prendre des gages en vue d’une solution future, et à court terme de remplir le vide pour ne pas le laisser au parti kurde syrien, le PYD (Parti de l’union démocratique) (excroissance syrienne du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, turc), qui a éliminé les autres partis kurdes dans son bastion du Nord-Est et s’est « arabisé » et légitimé en menant les guerres occidentales contre Daech.

Mais la Turquie, tout en défendant ses intérêts, est en charge, d’après l’accord de désescalade avec la Russie, d’opérer un tri plus au sud de la province, autour de la notion complexe de terrorisme, entre les rebelles « réintégrables » (et syriens) et les djihadistes les plus idéologiques (et étrangers). Les 20 000 à 30 000 derniers rebelles lourdement armés sont enfermés dans cette province entre les lignes gouvernementales (et les postes d’observation russes et turcs) et le mur turc.

La souffrance des civils

Parmi eux, des coalitions de groupes plus ou moins héritiers de l’Armée syrienne libre, clientélisés par la Turquie et utilisés contre le PYD, mais aussi Ha’iat Tahrir al-Sham (ancien front al-Nosra dans la lignée d’al-Qaïda), djihadiste sans agenda international affiché changeant de nom pour se « syrianiser », ainsi que divers groupes djihadistes internationaux (dont des Turkestanais) et même al-Qaïda canal historique (Hurras Al-Din) mêlés à une population civile de trois millions de personnes (pour la plupart réfugiés) qui subissent la guerre.

Loin d’être un épisode anodin et par-delà la souffrance des civils mêlés à ces jeux de guerre, la situation mérite attention. La guerre par procuration représente un potentiel d’escalade dans cette zone stratégique, à la frontière d’Alep et le long de l’autoroute stratégique qui descend sur la quatrième ville du pays, Hama. Et n’est pas sans conséquence pour la Turquie, déjà déstabilisée par ses propres problèmes internes et garants vis-à-vis de l’UE de l’arrêt des flux de réfugiés.

Le régime Assad récupère le terrain ainsi négocié sur lequel il opère sa reconstruction, reposant sur l’épuisement des oppositions et de la société. Le régime a vaincu l’opposition démocratique composite qui s’est soulevée en mars 2011 contre l’autoritarisme, puis ses formes militarisées voire djihadisées. Mais il est affaibli par ses pertes et par sa corruption, et peine à instaurer un contrôle autoritaire sur les territoires reconquis, si ce n’est en manipulant la reconstruction. Les pénuries récentes de bouteilles de gaz ou d’essence dans les zones gouvernementales signalent bien ses difficultés croissantes.

Faible médiatisation et lassitude internationale

Et dans les opérations d’Idlib, ses forces prétoriennes de sinistre réputation, la quatrième division associée au frère du président ou les « forces du Tigre » (un général des services de renseignement de l’armée de l’air très proche des Russes), montrent leurs faiblesses au combat – et les zones désertiques de la badia syrienne (au sud-est) voient renaître des cellules de Daech actives.

Surtout, la faible médiatisation et la lassitude internationale trahissent l’absence complète d’intérêt et de posture diplomatique des puissances occidentales face à l’activisme russe sur ce dossier. Dans la complexité d’Idlib se joue l’avenir de la Syrie, plus que dans le processus politique onusien dirigé par un nouveau diplomate norvégien (certes chevronné vu son rôle dans les accords israélo-palestiniens d’Oslo).

Il s’agit de la dernière zone clé pour peser, car le sort du Nord-Est (à l’est de l’Euphrate) sous contrôle du PYD est déjà scellé par le retrait américain annoncé par Donald Trump en décembre 2018, ouvrant donc la voie à sa potentielle réintégration dans le régime. Deux zones symptomatiquement ébranlées par les deux mystérieux attentats à Raqqa et Azaz les 1er et 2 juin 2019…

Philippe Droz-Vincent, professeur à Sciences Po Grenoble, politologue et spécialiste du Moyen-Orient.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *