La jeunesse va se soulever « joyeuse, dangereuse, folle, impitoyable, sanguinaire ! »

Autour des années 1950, un mouvement, le « lettrisme », petit satellite du surréalisme et surtout du dadaïsme, agita une certaine catégorie de jeunes insatisfaits permanents : admirateurs contemporains d’Antonin Artaud, lui l’insatisfait « viscéral » qui, à l’époque, se mourait de drogue et de folie.

Pour cette nouvelle jeunesse sortie de la guerre, le surréalisme, et ses « non-valeurs » proclamées avant-guerre, était « dépassé », puisque André Breton, son principal initiateur, revenu des Etats-Unis dans le sillage des vainqueurs, pouvait s’honorer d’une reconnaissance quasi unanime, cautionnée par l’Amérique, grande consommatrice du neuf, du jamais-vu artistique, d’une « surréalité » dont le surréalisme se réclamait avec tant de bruit.

De plus, par la folie universelle d’une humanité qui s’était gorgée de morts provoqués par millions, « surréalisme » , ce vocable inédit (dont s’étaient qualifiés ces agitateurs d’idées) avait trouvé sa juste place dans le langage courant. Puisque tout ce qui dépassait les normes, tout ce qui ne pouvait s’expliquer, l’absurde, l’innommable, le saugrenu, pouvait maintenant être qualifié de « surréaliste »… mot « passe-partout » qui veut tout et rien dire !

Etrangement, ce mouvement assez élitaire, né de l’absurde de la guerre de 1914-1918, se trouvait, on pourrait dire, cette fois cautionné par cette dernière, dont les abominations dépassaient, par leurs atrocités, toute réalité imaginable que l’on pouvait, en effet, qualifier de « surréaliste » !

L’imaginaire, le rêve, les forces psychiques évoquées, dans son Manifeste, par André Breton, le créateur de ce mouvement, « les traces du fonctionnement réel de la pensée » avaient été, on pourrait dire, pulvérisées par la « réalité » devenue une « surréalité » courante, à tel point que le mot avait perdu de sa rareté artistique pour finir dans la rue… si ce n’est dans les charniers !

Et c’est en prenant le contre-parti de ce néoconventionnel que quelques jeunes gens, dont Isidore Isou, Maurice Lemaître, Gabriel Pomerand, ainsi qu’un moment Guy Debord, ont voulu pousser plus loin les acquis du surréalisme en disloquant le mot, en le ramenant aux lettres qui le constituent, amoindrissant « surréalisme » par « lettrisme », vidant le sens pour une forme aussi pauvre que possible. C’était une manière infantile de contester, en surenchérissant par le vide, l’absurde poétique de la génération précédente.

« Soulèvement mondial de la jeunesse »

Sauf, sauf que, de cette gesticulation pseudo-artistique, une phrase prémonitoire a jailli : « Soulèvement mondial de la jeunesse ! » Elle résumait à la fois l’élan du surréalisme vite absorbé par une société qui, en effet, l’était devenu, surréaliste, par son immense absurdité, et elle résumait aussi ce bégaiement, ce second élan, que représentait le lettrisme. Mouvement encore plus infantile que le surréalisme, par sa forme et ses résultats, mouvement qui ne savait pas qu’il ne disait qu’une chose : la révolte d’une jeunesse instructurée, exaspérée par l’impossibilité de toucher au vif cette société en régression qui absorbe, en les amortissant, tous les coups.

Depuis, bien des années ont passé. Au lieu (comme hier encore) d’être éliminés, génération après génération, par les guerres, ceux que l’on nomme « la jeunesse » sont devenus majoritaires par toute la planète.

Et cette « jeunesse », ces milliards de jeunes savent leur sort. Ils savent leur futur qui n’en sera pas un ! Ils savent que les générations qui les précèdent ne leur feront pas de place dans cet univers où les biens sont accaparés par une minorité de vieillards, et que l’argent « travaille » par lui-même, sur lui-même et en lui-même, en circuit fermé, sans eux !

Ces « jeunes » savent tout ça ! Et une sourde colère stagne en eux ! Stagne et enfle sourdement sur l’ensemble de la planète. Une colère qui, pour le moment, fuse dans un pays ou dans un autre. Ça s’apparente au désordre, ça ressemble à une improvisation, sauf que, dans chaque conscience « jeune », un profond savoir sait qu’il n’y a pas d’autre voie que l’expression d’une exaspération qui, sous la pression des étouffements, doit exploser en toutes sortes de petits désordres… puis de plus grands…

Ces premiers signes, on les a appelés des « printemps »… De brèves révoltes vite étouffées. Les prétextes à ces brefs soulèvements ont été de toutes sortes. Religieux le plus souvent, car toutes les religions portent un message de justice. Mais, à vrai dire, ces soulèvements présagent des soulèvements plus larges, sans prétextes cette fois…

Soulèvement écœuré

Un immense chaos qu’aucune force ne pourra maîtriser attend notre monde. Car la « jeunesse » planétaire, brusquement comme électrisée, se soulèvera joyeuse, dangereuse, folle, impitoyable, sanguinaire ! Ce sera comme si une surconscience unique se mettait à agir au même moment en tous. On voit ça dans les rassemblements d’insectes qui vont jusqu’à muter par la force du nombre. Et ce sera, en effet, une sorte de mutation provoquée par des forces d’exaspération contenues depuis trop longtemps.

« Soulèvement mondial de la jeunesse ! » Et voilà que ce slogan visionnaire proféré par d’innocents lettristes aura pris forme. Ce ne sera ni une révolution ni une révolte ! Mais, en effet, un soulèvement écœuré d’une « jeunesse » de toutes races, de toutes couleurs, sans idéologie cette fois, sans programme cette fois, sans leaders cette fois, donc sans freins.

Une « jeunesse » apocalyptique, grouillante, sans idéal ni but ! Ce sera comme le vomissement écœuré d’un organisme informe qui débordera en masse par-dessus les frontières et les océans.

Par Serge Rezvani, écrivain, auteur dramatique et poète

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