La leçon finale de Sharon

Théo Klein est avocat et ancien président du ‘Conseil représentatif des institutions juives de France’ (LE MONDE, 09/01/06):

riel Sharon, Arik, comme l’ont toujours appelé tous ceux qui, depuis de longues années, le connaissent, le suivent ou le combattent dans le tourbillon démocratique d’Israël, voulait écrire une grande page de l’histoire de son pays ; cette page reste ouverte devant nous.

Il aura, finalement, malgré lui, au-delà de toutes les vicissitudes d’une vie active, débordante d’énergie et parfois trop violente, apporté à son beau peuple d’Israël une leçon politique déterminante. Il a partagé l’espoir du Grand Israël pour finalement comprendre et enseigner qu’Israël ne peut vivre paisiblement qu’aux côtés des Palestiniens et en leur laissant, sur la terre commune, une part honorable et vitale. Un peuple qui s’est libéré de deux mille ans de contraintes et de mépris ne peut en enfermer un autre et lui refuser la liberté et la fierté de son indépendance.

La frontière qu’il était probablement en train de tracer n’était peut-être pas, dans son esprit, une frontière ouverte sur un avenir commun, mais elle ouvrait au moins les consciences au respect de l’existence d’un peuple palestinien au destin national.

Il aura sans doute fallu de nombreuses années, le dépassement de convictions sécuritaires, fondées d’abord uniquement, puis principalement, sur une conception militaire, pour en arriver à prendre en considération la prédominance des facteurs humains et politiques, et économiques aussi sans doute.

Pourtant, dès février 2001, à la veille de son élection à la tête du gouvernement d’Israël, Arik Sharon me disait : “Il n’y a pas de solution militaire ; il n’y a qu’une solution politique.” C’est de cette affirmation, de cette prévision, de cette leçon, que je veux aujourd’hui lui rendre hommage alors qu’il quitte la barre du navire qui n’a pas encore atteint son port d’attache.

Le chemin aura été long, difficile, semé d’embûches, d’erreurs, de fautes aussi, mais l’officier, le combattant brutal parfois, audacieux toujours, aura su, finalement, se libérer de l’uniforme et d’une vision trop militaire de la politique pour affronter la vérité humaine du conflit, préparer son peuple à prendre, à son tour, le chemin de la raison, qui est aussi celui du respect et du partage.

Bien sûr, Arik Sharon avait encore des doutes et aussi des exigences. Et peut-être avait-il tort de les croire légitimes : il exigeait de l’Autorité palestinienne qu’elle rétablisse un ordre qui pourtant n’avait jamais existé auparavant. Au lieu de suivre l’enseignement de Rabin — négocier malgré le terrorisme et combattre celui-ci en le délégitimant aux yeux des Palestiniens eux-mêmes —, il exigeait du président Mahmoud Abbas ce que celui-ci ne pouvait accomplir.

Aujourd’hui, je ne veux retenir de la gouvernance d’Arik Sharon que l’enseignement final, donné peutêtre malgré lui mais avec détermination, et qu’il a illustré en conduisant le peuple israélien à accomplir le retrait de Gaza dans l’ordre et dans une certaine dignité ; cet enseignement qu’il a finalement éclairé en rappelant aux Israéliens qu’il faudra consentir d’autres retraits et même laisser aux Palestiniens le contrôle et la gloire de la partie de Jérusalem qui leur revient.

Les hommes qui éclairent l’histoire sont souvent ceux qui ont su, après avoir erré, découvrir les chemins d’avenir et y conduire leurs contemporains.

Le chemin d’Ariel Sharon est celui d’Israël, et ce chemin ne s’arrête pas. D’autres, la nouvelle génération, prendront le relais. Espérons.