La leçon tunisienne

La chute du président Ben Ali, à la suite d’un mouvement de contestation surprise, nous amène à repenser la question de la stabilité et du devenir des régimes politiques en Afrique du Nord et à nous pencher sur le cas du paradoxe tunisien : comment une société éduquée, employée dans une économie diversifiée, composée d’une classe moyenne, peut-elle cohabiter avec un régime policier aussi brutal que corrompu ? Les multiples techniques élaborées par le régime tunisien pour mettre sous contrôle les ressources politiques et économiques de ce pays constituent une partie de la réponse.

Mais pourquoi les émeutes déclenchées à la suite de l’immolation de Mohamed Bouazizi ont-elles pu provoquer un emballement national et la chute de Ben Ali ? Les spécialistes de la Tunisie soulignent la densité des réseaux sociaux virtuels et informels qui ont permis la politisation des premières demandes sociales exprimées dans les petites villes ; le travail des intellectuels dans la prise en charge des griefs et des doléances, leur traduction en langage politique, leur déploiement dans un espace géographique symbolique comme la capitale et la fabrique d’une victime expiatoire dans la figure du clan des Trabelsi.

La capacité de faire converger en un temps record, soit moins d’un mois, des revendications socio-économiques avec des revendications politiques représente aussi pour l’opposition tunisienne une prouesse incroyable, qui a permis à la révolte de déboucher sur une issue politique et non de finir en une énième émeute de la faim, comme celles qui se déroulaient au même moment en Algérie, inhérentes à la flambée des prix du blé. Oui, mais le succès du soulèvement tient à une condition, dont il est peu pensable qu’elle se reproduise dans les autres régimes : le refus de l’armée de tirer sur les manifestants.

La révolution tunisienne remet en question plusieurs préjugés, à commencer par celui de la menace islamiste : depuis deux décennies, la région est analysée au prisme de la menace que ces mouvements font peser sur la stabilité des régimes. La privation des libertés politiques et la répression des opposants étaient ainsi «justifiées» par le risque d’une intrusion islamiste dans les institutions politiques. La peur de voir les régimes post-coloniaux instaurer des Etats islamiques gouvernait alliance et tolérance des démocraties envers les régimes autoritaires de la région.

Reprenant à son compte cette inquiétude, l’Union européenne a davantage cherché à promouvoir la stabilité et la sécurité que le respect des droits humains et l’instauration d’un régime démocratique, dans le cadre de ses différents accords avec les pays de la région. Sa condescendance à établir un dialogue avec la société civile est d’ailleurs révélatrice de sa préférence à oeuvrer au développement politique par le seul biais des dirigeants politiques, pourtant rarement élus démocratiquement.

Pour avoir ignoré les évolutions sociales et considéré avec trop de sérieux les thèses sur la menace islamiste, l’UE découvre qu’une société civile, dynamique et courageuse, prend le risque de défier un régime considéré comme solide, dans la perspective d’instaurer, non pas un Etat islamique, mais un régime démocratique ! La révolution tunisienne inflige un démenti à l’obsession sécuritaire ; mais gageons que ceux qui, avant le 14 janvier, considéraient qu’il ne peut y avoir de contestation si ce n’est islamiste, affirmeront que la Tunisie est une exception dans la région…

Le deuxième enseignement de la leçon tunisienne porte sur l’armée. Le refus d’ordonner à ses troupes de tirer sur les manifestants a fait du général Ammar, chef d’état-major de l’armée de terre, un acteur-clé de la transition politique. Il a démontré non seulement la faiblesse du régime policier tunisien incapable de venir à bout d’un soulèvement populaire, mais, surtout, que l’armée s’est transformée en acteur majeur dans l’évolution du régime, démontrant les limites d’une domination fondée sur la peur. Seule une politique de terreur aurait pu mettre un terme à la montée de la contestation, à l’instar de celle menée par l’armée algérienne entre 1991 et 1995.

Heureusement pour la Tunisie, son armée a refusé d’endosser le rôle de «nettoyeur» qui aurait sans doute, provisoirement, sauvé Ben Ali. Comment l’expliquer ? D’abord par sa marginalisation dans le système politique : l’armée tunisienne, comme l’armée libyenne, est écartée du pouvoir et des avantages qu’il procure, au profit de forces paramilitaires, composées de groupes d’individus inféodés à la personne du chef de l’Etat.

Aussi l’armée tunisienne tient-elle le destin de l’évolution politique : elle peut soit se contenter de la restauration d’un «Etat RCD bis» assagi, promoteur d’un pluralisme de façade ; soit jouer un rôle historique de passeur, en sécurisant les transactions autour de l’instauration d’un régime démocratique. Dans le premier cas, la Tunisie ne ferait que rejoindre les standards politiques de la région, dans le second, elle basculerait dans les expériences latino-américaines de transition démocratique.

L’expérience tunisienne est-elle susceptible de générer un phénomène de contagion dans la région ? Les sociétés civiles de la région sont dynamiques et ne se résument pas à la seule alternative islamiste. Leurs armées, en revanche, sont intégrées dans les rouages de l’Etat et tirent profit, soit de la rente des hydrocarbures en Algérie, soit de la rente de l’occupation du Sahara occidental au Maroc, soit de la croissance économique en Egypte. Aussi semble-t-il peu vraisemblable qu’elles se retournent contre leurs chefs d’Etat. Seule l’armée libyenne pourrait ressentir et comprendre le choix de l’armée tunisienne : marginalisée et placée sous le contrôle des forces paramilitaires, l’armée libyenne pourrait faire défection en cas de besoin.

Reste que les conditions socio-économiques qui ont favorisé le soulèvement en Tunisie ne sont pas présentes en Libye et que les forces paramilitaires libyennes n’hésiteraient pas, quant à elles, à faire usage de la force pour restaurer l’ordre ; assurées de bénéficier de l’indifférence de la communauté internationale et de la garantie que ses avoirs en dollars (100 milliards en 2010) permettraient de surmonter une campagne internationale de dénonciation de l’usage de la terreur.

Hélas, si la leçon tunisienne nourrit la réflexion sur le devenir des régimes de la région, le sort de Ben Ali procure des enseignements aux autocrates régionaux : il est probable que beaucoup prennent les devants en s’assurant de la loyauté des militaires, en s’informant sur le prix du blé, en augmentant le salaire des policiers, et surtout en prêtant une attention plus sérieuse aux revendications des chômeurs.

Par Luis Martinez, directeur de recherche au CERI-Sciences Po.

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