La lutte contre Ebola exige une meilleure communication entre Nord et Sud

Le virus Ebola a atteint la Guinée, la Sierra Leone, le Liberia et le Nigeria à travers l’épidémie la plus grave depuis l’apparition du virus en 1976, en République démocratique du Congo. Jugée hors de contrôle, l’épidémie se double d’une « infodémie », qui alimente les rumeurs les plus folles sur l’origine et la transmission de l’infection et fait également des ravages.

Comme vient de le souligner le secrétaire général des Nations unies, parmi les nombreux défis à relever, il s’agit d’éviter des paniques et notions erronées qui grèvent des mesures préventives simples, telles celles qui doivent accompagner les contacts avec les sujets contaminés ou les toilettes mortuaires. Le déni vient contrecarrer le dévouement des médecins, infirmiers, techniciens de laboratoire, épidémiologistes et leurs mesures de désinfection et de sécurité.

UNE CULTURE RAISONNÉE DU RISQUE

Ce constat rejoint l’histoire de toutes les épidémies : la société doit acquérir une culture raisonnée du risque. Si l’on s’adresse à l’émergence des nouvelles maladies infectieuses, indépendamment des mesures humanitaires que nécessitent les grandes pandémies, trois niveaux d’action semblent importants : développer la recherche et la veille sur les pathogènes émergents, pratiquer une politique publique de coordination et diplomatie sanitaire, exiger une information, une communication et une éducation appropriées aux épidémies.

L’information doit se fonder sur une analyse rigoureuse, qui nécessite un perfectionnement continu des méthodes de recueil épidémiologique et de coordination des données. Avec de multiples organisations nationales, européennes ou internationales, le monde pourrait se sentir bien surveillé. Pourtant, la diplomatie sanitaire se limite à ce qu’elle voit et contrôle.

Or les pathogènes proviennent aux deux tiers de la faune sauvage, émergent dans les pays les plus pauvres de la planète, là où manquent les capacités de surveillance, où les conditions de santé sont les plus désastreuses, dans des pays qui ont peu d’outils de recherche. Ils disposent de rares épidémiologistes et les cliniciens sont mal formés au dépistage de pathologies nouvelles. Ces pays, qui abritent la plus grande biodiversité, notamment celle du microbe, sont aussi ceux qui peinent à contrecarrer l’émergence de fléaux comme la peste, le choléra ou, aujourd’hui, Ebola. C’est pourquoi il faut créer les conditions d’une coopération Nord-Sud adaptée à la lutte contre l’épidémie mais aussi à l’information.

EMERGENCE ET RÉÉMERGENCE

La communication officielle est essentielle, car de la diffusion des connaissances d’une épidémie dépendent en grande partie les réactions face à la crise. Aussi faut-il savoir avec qui communiquer. Or le public en situation d’épidémie est hétérogène. Il inclut les médias, les personnes vulnérables, les individus les moins inquiets ou ceux susceptibles d’interférer avec la transmission du pathogène.

Ces groupes ont eux-mêmes des moyens de communication multiples, des marabouts à Internet avec ses forums, blogs, ou réseaux sociaux. Il faut donc identifier les sources, les sites de diffusion, les lieux d’interrogation. Les responsables politiques doivent s’y préparer et agir en conséquence.

Mais il faut surtout privilégier l’éducation sur les épidémies (microbes, vulnérabilité des hommes, moyens de contagion et risque d’émergence), sur les moyens de prévenir les risques infectieux, notamment les vaccins. Les maladies infectieuses sont à l’origine de 14 millions de décès dans le monde chaque année. Bien que leur incidence ait augmenté dans les pays industrialisés de 10 % à 20 % au cours des quinze dernières années, la quasi-totalité d’entre elles surviennent au Sud où elles représentent près de la moitié des causes de mortalité.

COÛTS ASTRONOMIQUES

C’est ainsi que la plupart des 330 maladies infectieuses nouvelles apparues entre 1940 et 2004 ont été identifiées dans les pays du Sud. De nombreuses espèces de virus, parmi lesquels Ebola, chikungunya, Monkey Pox (« variole du singe ») et bien sûr VIH, n’ont été découverts que dans la seconde moitié du XXe siècle : 90 % des virus et des bactéries n’étaient pas connus il y a trente ans. Pour deux tiers d’entre elles, les infections émergentes proviennent de la faune domestique ou sauvage. D’autres sont liées à la réémergence de maladies oubliées, qui réapparaissent en raison d’un déficit de vaccination, de troubles politiques ou de guerres civiles, comme c’est le cas de la peste en Afrique.

Cependant, émergence et réémergence appellent une préoccupation et un combat communs, car toutes deux font peser une menace égale sur nos sociétés et posent un problème d’expertise identique. Les épidémies ont marqué l’Histoire, elles ont ruiné les économies, fait reculer la civilisation, amplifié l’analphabétisme. Chaque épisode infectieux se solde par des coûts astronomiques. Développer une culture du risque est ainsi indispensable. A ce prix, les peurs seront raisonnées, les décisions politiques mieux comprises, les fausses rumeurs supprimées.

C’est en comprenant mieux les épidémies du passé et celles à venir que le citoyen pourra participer à une telle ambition. Les scientifiques de tout pays concerné par la veille, la recherche et la lutte contre les épidémies doivent aider, en temps de crise ou de paix microbiologique, à gérer les futures menaces par une meilleure éducation sur ces fléaux.

Patrice Debré est professeur d’immunologie à l’université Pierre-et-Marie-Curie et praticien à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

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