La Macédoine ou l’identité confisquée

On a beaucoup parlé des Balkans dans les années 90 : l’éclatement de la Yougoslavie, entre des Serbes ultranationalistes, qui se réclamaient de la légitimité «yougoslave», et des Républiques fédérées comme la Croatie, la Slovénie, la Macédoine ou la Bosnie, qui réclamaient plus d’autonomie, voire l’indépendance, a abouti à une guerre atroce qui a marqué durablement les contemporains. De siège de Sarajevo en épurations ethniques, notre presse et nos écrans furent saturés de ce qui se passait à nos portes – avant la réplique kosovare à partir de 1999 et l’intervention de l’Otan. Depuis, les Balkans sont calmes : une à une, les ex-Républiques socialistes fédératives entrent, ou espèrent entrer, dans l’Union européenne en s’intégrant à des espaces économique et juridique qui sont, peu ou prou, nôtres.

Si l’on reparle des Balkans, c’est en passant, pour la «route des Balkans» que les réfugiés empruntent. On ne parle pas de ce qui travaille ces régions, et qui nous concerne au premier chef : la fragilité des stabilités acquises, notamment en Bosnie-Herzégovine ; la complexité des enjeux mémoriels, notamment en Croatie ; la brûlure des guerres et l’humiliation de la défaite, en Serbie ; les identités blessées, comme en Macédoine.

La Macédoine, donc. De quoi parle-t-on ? De l’antique royaume de Pela, celui de Philippe et d’Alexandre ? De la région grecque ? Ou d’une ancienne République de la fédération de Yougoslavie devenue indépendante en 1992, avec Skopje comme capitale ? De la troisième, en effet, mais les trois sont liées.

La Macédoine est depuis longtemps une entité culturelle – avec une langue propre, entre le slave et le roman, mais avec un alphabet cyrillique, qui a été une région de l’Empire ottoman pendant des siècles. Allez à Skopje, installez-vous dans la vieille ville, et profitez des muezzins, qui appellent le croyant à adorer son Dieu, le clément et le miséricordieux, tandis que, dans le jour naissant, luisent les croix placées par les orthodoxes sur les collines environnantes. Entre deux mosquées, un caravansérail. Et, au milieu de tout cela, la viande grillée, le lait fermenté et le pain que vous dégusteriez en Turquie.

La Macédoine s’est révoltée, à plusieurs reprises, contre le joug turc, sans succès. La Grèce, qui a conquis son indépendance en 1821, s’allie à la Bulgarie et à la Serbie pour, lors des deux guerres balkaniques de 1912 et 1913, arracher à l’Empire ottoman la partie méridionale de la Macédoine, celle qui concentre le plus de témoignages du royaume d’Alexandre, dont Pela. Le nord est partagé entre la Serbie et la Bulgarie, avant de devenir, grâce à Tito, une République fédérative socialiste de Yougoslavie en 1945.

Lors de l’indépendance, en 1992, la République de Macédoine se dote d’un drapeau représentant un soleil jaune à seize branches sur fond rouge. Ce soleil est dit «de Vergina», cité grecque où des archéologues ont mis au jour cet emblème, dans une tombe, en 1977. La signification de ce soleil fait l’objet de débats, mais la culture médiatique populaire en a fait un symbole alexandrin. La Grèce manifeste un vif mécontentement, qui conduit les Macédoniens à changer de drapeau en 1995, pour adopter un soleil à huit rayons qui évoque vaguement l’ancien drapeau impérial japonais… Le nom même de Macédoine est l’objet d’un litige : la Grèce, qui voulait bien qu’une partie de la Yougoslavie s’appelât Macédoine, ne tolère pas qu’un Etat souverain prenne ce nom. L’ONU ne reconnaît encore le pays que sous le nom assez disgracieux d’Arym (ancienne République yougoslave de Macédoine) ou Fyrom, en anglais.

On se rend vite compte du caractère douloureux et brûlant de la question en parlant de tout cela au restaurant, chez le barbier ou chez le libraire. Les Macédoniens sont furieux, et le disent à coups de statues. Le centre-ville de Skopje présente une spectaculaire collection de statues en bronze, sur des piédestaux géants : des Philippe et des Alexandre de 7 ou 8 tonnes, des Cyrille et Méthode, et toute une kyrielle d’indépendantistes glorieux qui ont ferraillé contre les Ottomans. Quant à l’architecture, antiquisante en diable (voyez le spectaculaire musée des Antiquités), elle confère à la capitale le visage d’Antigone (le quartier de Montpellier édifié par Ricardo Bofill et Georges Frêche), mâtiné d’Astana ou de Tachkent – un petit air d’Asie centrale vraiment intriguant.

On atteint le sommet dans le musée de l’Indépendance, en face du musée des Antiquités nationales. Ce musée ne présente quasiment aucune pièce originale. C’est le Disneyland de l’histoire nationale : il ne se visite qu’avec un guide, qui livre la juste exégèse d’imposants tableaux pompiers, et de mannequins type Grévin, mis en situation dans des demeures de conspirateurs ou sur des places publiques dont on vous précise immanquablement qu’ils sont «traditional macedonian». L’invention de la tradition, c’est un métier.

Johann Chapoutot


Cette chronique est assurée en alternance par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.

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