La Maison Blanche, le génocide arménien et les protocoles arméno-turcs

Le 4 mars 2010, la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants des Etats-Unis a adopté par 23 voix contre 22 la résolution H.Res.252 portant reconnaissance du génocide arménien. Ce vote traduit incontestablement une volonté légitime des congressistes de condamner la politique négationniste conduite par Ankara et de restaurer l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’Humanité. Mais l’attitude du département d’Etat américain, incarnée par la secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, dévoile la réelle signification des deux protocoles signés le 10 octobre 2009 par les présidents Gül et Sarkissian censés entériner le rapprochement arméno-turc. Les masques sont désormais tombés.

Tout au long de ce processus ayant aboutit au vote du 4 mars, le département d’Etat, hautement impliqué dans la médiation arméno-turque et la rédaction de ces fameux protocoles, a ostensiblement aligné sa position concernant la résolution H.Res.252 sur l’évolution de ce rapprochement. D’autant que la procédure patine faute d’avoir dissipé le trouble sur la question éminemment importante du génocide arménien, tout en ayant introduit dans ces protocoles une commission bilatérale à vocation historique, dont le périmètre obscur laissait penser qu’il s’agirait en définitive d’un énième stratagème pour enfouir la vérité pourtant attestée par déjà tant de recherches universitaires et historiques.

La Cour constitutionnelle arménienne pensait lever les doutes en rappelant, dans son examen des protocoles, un article de la Déclaration d’indépendance arménienne faisant explicitement référence au génocide arménien. Elle n’imaginait sans doute pas qu’elle déclencherait l’ire du gouvernement turc, accusant l’Arménie de trahir l’esprit des protocoles et annonçant qu’elle ne ratifierait pas ces textes. Quant à la Maison Blanche, elle maintenait le trouble sur ce qu’il fallait percevoir de ces protocoles, en faisant savoir par l’intermédiaire de son ambassadeur en Turquie, James Jeffrey, qu’elle soutenait la décision de la Cour constitutionnelle arménienne. Beaucoup en furent décontenancés.

Au même moment, l’administration américaine se distinguait par une remarquable discrétion au sujet de la résolution H.Res.252, une attitude qui put être considérée initialement comme un soutien à cette reconnaissance. Elle fut en réalité l’expression d’une sanction au refus par la Turquie de ratifier ces protocoles. La requête de Barack Obama à son homologue Abdullah Gül d’annoncer la mise sur agenda de ces protocoles au Parlement turc pour faire barrage au vote de la commission de la résolution H.Res.252 en fut la parfaite illustration, au même titre que l’annonce faite par Hillary Clinton, au lendemain du vote, de sa ferme intention de faire échouer l’adoption en session plénière de cette résolution au motif que les Etats-Unis privilégiaient le processus enclenché par la signature des protocoles. Dès lors le piège se referma, faisant apparaître au grand jour la stratégie sous-jacente à ces protocoles d’isolement et de confinement de la cause arménienne.

Quant au gouvernement turc, sa réaction épidermique à l’annonce d’un vote en commission de cette résolution attesta une fois de plus de son entêtement à entretenir une politique négationniste active. Mais aux sempiternelles annonces de représailles économique, industrielle, diplomatique et militaire, auxquelles la Maison Blanche reste très attentive, fut ajouté un argument plus insidieux opposant à la volonté américaine de reconnaître le génocide l’introduction prévue par ces protocoles d’une commission d’historiens entre les deux pays. Mais concevoir cette commission, laquelle devint le meilleur argument opposé là où la reconnaissance du génocide arménien fut engagée, comme une issue vers l’admission par la Turquie du passé génocidaire de l’Empire ottoman relève de l’absurdité. Que les Etats-Unis s’y soient laissés prendre suppose un jésuitisme forcené ou, pis, une complaisance voire une compromission du département d’Etat envers la politique négationniste d’Ankara. Pour autant, l’opposition de la Maison Blanche à cette résolution n’est pas incohérente avec une certaine conception des protocoles, qui s’imposera si effectivement l’équipe du président américain réussit à contraindre Nancy Pelosi, présidente du Congrès, pourtant fidèle alliée de la cause arménienne, à ne pas présenter cette résolution en session plénière de la Chambre des représentants.

Si cette réalité advenait, elle laisserait en suspens une interrogation : comment concevoir une réconciliation fondée sur un déni de crime de génocide ? Une hypothèse inconcevable suscitant une inquiétude sur la perspective de réconciliation. Là encore, Washington pourrait apporter une réponse efficace. En revenant sur ses intentions à l’encontre de cette résolution, en laissant un vote se dérouler en session plénière, alors l’administration américaine briserait l’étau dans lequel elle a précipité la cause arménienne. Mieux, Barack Obama, le président prix Nobel de la paix, celui s’étant fait le garant des valeurs humanistes, pourrait lors des prochaines commémorations du génocide arménien, le 24 avril, adresser un message fort à la Turquie, en employant enfin le terme de génocide pour définir les événements de 1915. Dans le cas contraire, l’Arménie devrait en tirer toutes les conséquences et se retirer de ce processus voué à l’échec. Et la Maison Blanche perdrait une occasion unique de contribuer à un authentique mouvement de réconciliation, le seul pouvant aboutir à une réelle pacification et la perspective d’un avenir commun entre Turcs et Arméniens, celui fondé sur la reconnaissance inconditionnelle et la réparation légitime du génocide arménien.

Jules Boyadjian, rédacteur en chef du journal Haïastan, Arménie.