La Méditerranée, nouveau cimetière marin ?

Les morts en Méditerranée sont devenus l’actualité macabre récurrente dans cette région. Des îles, comme Lampedusa, Malte, Lesbos, Chypre, remplissent le rôle ambigu d’accueillir des touristes tout en portant secours aux naufragés et en cachant aux vacanciers ceux qui ont échoué là, morts ou vifs. Leur odyssée a été favorisée par la multiplication des moyens de communication et organisée par ceux qui ont fait de l’économie de la frontière une activité florissante. Dans les pays de départ, il y a peu d’espoir de changer de vie sans l’option de la migration car le chômage vient s’ajouter aux autres maux existants : instabilité politique, insécurité, risques sanitaires, crises économiques. Quelques chiffres illustrent cette triste réalité. L’Europe a reçu plus de 600 000 demandes d’asile en 2014, dont 63 000 pour la France. 218 000 personnes ont franchi irrégulièrement (sans visa) la Méditerranée en 2014, 1 600 ont trouvé la mort en 2015. Après l’opération «Mare Nostrum» mise en place en octobre 2013 pendant un an par l’Italie – 120 300 migrants dans un contexte d’absence de solidarité de la plupart des pays européens -, l’opération de Frontex [l’agence européenne chargée de la gestion des frontières extérieures, ndlr] nommée Triton a pris le relais.

L’échec de la dissuasion

Combien faudra-t-il encore de morts pour que l’Europe comprenne enfin que l’approche sécuritaire, menée depuis 1990, a échoué ? Qu’il ne sert à rien de lutter contre l’immigration irrégulière avec des instruments parfois utilisés pour les opérations de défense ? Que le coût consacré au contrôle des frontières en Méditerranée aurait pu être utilisé à mieux accueillir ceux qui fuient les guerres, les conflits internes, la situation économique, politique et sociale de leurs pays ? Que la politique consistant pour les pays européens à confier à leurs voisins de la rive sud de la Méditerranée le contrôle des frontières alimente les réseaux mafieux de passage dans ces pays de transit ? Que le facteur d’appel constitué par des politiques plus généreuses n’a jamais été démontré car ce ne sont jamais les plus pauvres qui partent mais ceux qui ont pu accumuler un pécule ? Qu’enfin l’Europe a besoin d’immigration pour des raisons économiques et démographiques et que l’on pourrait donc proposer davantage de visas à de plus nombreuses catégories de migrants ? Et que plus les frontières sont ouvertes, plus les personnes circulent librement et font des allers-retours, alors que plus elles sont fermées, plus l’économie de la frontière prospère et plus les gens se sédentarisent car ils ne peuvent plus repartir chez eux ?

La Méditerranée forme une région migratoire par elle-même, au milieu de laquelle se situe la frontière de Schengen, frontière extérieure de l’Europe contrôlée par des murs (Ceuta et Melilla, Grèce-Turquie, Bulgarie-Turquie) et des visas. Quelques pays européens recueillent l’essentiel de ces migrations : l’Allemagne en tête, suivie par l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Italie et la France pour le nombre de leurs étrangers. Pour l’asile, quatre pays ont accueilli le plus de demandeurs les années passées : la France, l’Allemagne, la Suède et le Royaume-Uni. Les personnes qui transitent par la Méditerranée sont pour l’essentiel des Subsahariens originaires de régions en crise comme la corne de l’Afrique, mais aussi du Niger et séjournant en Libye – qui auparavant servait de filtre pour les migrations vers l’Europe à cause des accords de réadmission. L’Afrique de l’Ouest continue à entretenir une forte tradition migratoire qui lui permet, grâce aux transferts de fonds, de mieux vivre. Aussi les pays du Maghreb sont-ils transformés en pays d’immigration et de transit malgré eux, peinant à définir des politiques migratoires et abritant dans la plus grande précarité les transmigrants. Tant que l’approche sera la dissuasion plutôt que l’ouverture, des catastrophes comme celles survenues ces derniers jours continueront à se produire, avec des milliers de morts à la clé.

L’Europe tarde à se considérer comme continent d’immigration.

L’Europe continue à manifester une attitude frileuse face aux migrations, traitées dans le volet sécuritaire de la politique européenne. Tandis qu’elle est confrontée au double défi du vieillissement des Européens et des pénuries sectorielles de main-d’œuvre, l’Europe, depuis 1974, a suspendu l’accès de ses frontières à l’immigration salariée, un régime d’exception comparé aux autres régions d’immigration du monde. Les effets pervers sont nombreux : entrées clandestines, sédentarisation des sans-papiers, esclavage moderne, détournement de la demande d’asile. Les politiques européennes, de même que celles des Etats, ont concentré leurs objectifs sur le contrôle des frontières, dans une vision habitée par le risque migratoire, le terrorisme, la criminalité organisée et la prévention des défis à «l’intégration». Ainsi, les politiques d’immigration sont en permanent décalage avec la réalité des flux.

Pourtant, l’Europe forme un système migratoire avec la rive sud de la Méditerranée ; la majorité des flux vers l’Europe en sont issus, compte tenu des liens historiques et de voisinage qu’elle entretient avec cette région et des complémentarités démographiques et économiques qu’offrent ces deux espaces. Les portes de l’Europe que sont Gibraltar, Melilla et Ceuta, Malte, Lampedusa, les îles Canaries, où affluent des Africains subsahariens, donnent l’image d’une Europe assiégée qui peine à contrôler ses frontières tout en cherchant à associer les pays de transit au contrôle des flux en en faisant les gardes-frontières de l’Europe.

Ces pays situés aux portes de l’Europe sont devenus des pays de transit (Turquie, Maroc, Algérie, Tunisie, et surtout Libye) et la politique de l’Union européenne tend à spécialiser cette ceinture de l’Europe en une fonction de contrôle. Certains pays, comme le Maroc, cherchent à endiguer cette population venue du Sud comme l’Europe l’enjoint de le faire à travers les accords de réadmission qu’elle a signés. La Libye s’était spécialisée du temps du colonel Khadafi dans son rôle de filtre des demandeurs d’asile subsahariens vers l’Europe, en échange d’une politique d’aide économique et de la rentrée en grâce de son leader. Le chaos dans lequel elle se trouve explique qu’elle soit devenue la proie des passeurs et le lieu d’attente de milliers de Subsahariens. Mais le sud de la Méditerranée constitue aussi, malgré la fermeture des frontières, une région d’émigration considérable : Maroc (3,5 millions d’émigrés), Turquie (5,3 millions), Egypte (2,7 millions), Algérie (1 million). La frontière y est devenue une ressource : économie mafieuse du passage clandestin, de la prostitution et de la drogue, trafics de papiers et de visas, trabendo (trafic de marchandises), traite des êtres humains.

L’île de Lampedusa est devenue le symbole de tous les dysfonctionnements d’un continent qui se réclame des droits de l’homme. A quand plus d’égalité dans le droit à la mobilité alors que les Européens sont nombreux à choisir le sud de la Méditerranée comme région de loisirs, sollicités eux aussi par les compagnies de voyages ?

Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherches, CNRS (CERI, Sciences-Po)

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