La menace d’une balkanisation de l’Espagne et de l’Europe est réelle

Même si le président de la Catalogne, Carles Puigdemont a pris soin dans sa déclaration alambiquée du 10 octobre, de ne fermer aucune porte, cette indécision feinte continue de faire ressurgir les fantômes du passé, rappelant à l’Europe son impuissance, il y a un quart de siècle, à empêcher la grande conflagration dans les Balkans.

En 1991, la Croatie avait, elle aussi, suspendu sa déclaration d’indépendance unilatérale de la Yougoslavie (qu’elle avait certes déclarée au préalable), avant que la déraison ne l’emporte, entraînant un cycle de guerres et violences en Croatie, Bosnie, Kosovo et même jusqu’en Macédoine pendant dix ans.

Aujourd’hui, si les guerres des Balkans semblent loin, leurs conséquences sur la région sont encore réelles. Il suffit pour s’en convaincre de visiter Sarajevo, avec les traces des combats toujours visibles dans certains quartiers – marques qui cachent d’ailleurs des traumatismes bien plus profonds dans l’économie et l’inconscient collectif de la région.

Crise économique et sociale

Un tel scénario catastrophe est-il envisageable pour l’Espagne ? Beaucoup d’observateurs se refusent encore à l’admettre et commettent la même erreur que leurs homologues il y a vingt-six ans : en Yougoslavie, jusqu’aux premiers combats qui suivirent la déclaration de la suspension du processus d’indépendance, personne à l’intérieur comme à l’extérieur du pays n’imaginait que les tensions croissantes depuis la fin des années 1970 et le début de la crise économique dans les pays socialistes allaient mener à un démantèlement total de la Fédération yougoslave. Aujourd’hui encore, tous les témoignages concordent : jusqu’aux premiers combats, personne n’anticipait la possibilité d’une guerre – sans parler d’une série de guerres dans l’ouest des Balkans.

Certes la situation est différente en Espagne : celle-ci est une démocratie, respectueuse des droits de l’homme et des nationalités qui la composent depuis 1975. Mais au-delà de ces différences, trop de points communs doivent nous pousser à la réflexion, des particularismes locaux bien réels aux effets destructeurs d’une crise économique devenue sociale, qui a radicalisé une partie de la jeunesse espagnole (qui fait toujours face à un chômage de masse) comme elle avait poussé à bout une jeunesse yougoslave, qui adopta en son temps le nationalisme comme remède à l’immobilisme communiste.

La menace d’une balkanisation de l’Espagne est donc bien réelle. Au vu de la méthode employée par Barcelone pour parvenir à déclarer sa sécession (un processus encore en cours, rappelons-le), on a du mal à imaginer ce qui pourrait empêcher à plus ou moins long terme des élites basques, galiciennes, et, pourquoi pas, andalouses ou asturiennes d’envisager, eux aussi, une sécession sans consultation avec Madrid.

Contagion possible

Au-delà même de la péninsule Ibérique, on sait aussi que les indépendantistes écossais (qui jusque-là avaient joué le jeu constitutionnel au Royaume-Uni), mais aussi corses, bretons, nord-italiens, bavarois, tyroliens, transylvaniens et autres, ont bien pris note de la stratégie catalane et comptent bien la reproduire si elle s’avère payante in fine.

Dans un monde où les Etats ont perdu de leur superbe et doivent faire face à la concurrence de nombreux acteurs non gouvernementaux, la possibilité d’une contagion à d’autres parties de l’Europe n’est donc pas à exclure, d’autant que d’autres Etats, Russie en tête, œuvrent (parfois ouvertement) à la dislocation de l’Europe, pierre angulaire d’une stratégie visant à reprendre le contrôle sur des territoires perdus il y a presque trente ans.

Non, la crise catalane n’est pas seulement un problème espagnol – en cas d’affrontement armé, c’est tout le projet européen qui est en jeu. « L’Europe c’est la paix » – c’est le mantra repris par l’ensemble des pro-européens que l’on entend depuis les années 1990 : en suivant ce postulat, l’Union européenne, née sur les ruines de la seconde guerre mondiale dans le but de réconcilier Français et Allemands, est une garantie de paix et de prospérité. L’argument était porteur durant les années 1980 et 1990 : alors que le bloc soviétique s’effondrait et que la Yougoslavie se déchirait, l’adhésion à l’UE pouvait être perçue comme un vaccin contre les calamités de la guerre et du déclassement économique.

Avenir de l’UE en jeu

On a vu lors de la campagne du référendum constitutionnel en 2005 que cet argument n’avait plus le même effet sur les populations européennes, en particulier les jeunes. Si une guerre civile venait à éclater à l’intérieur même de l’Europe, l’ensemble du postulat européen, et donc sa raison d’être, serait remis en cause. En effet, si les populations sont devenues de plus en plus sceptiques vis-à-vis du projet européen, les Etats qui composent l’Union sont restés fidèles au projet des Pères fondateurs – à l’exception notable, mais unique, du Royaume-Uni.

Pour chaque Etat membre, l’intérêt du projet européen est clair : avec l’Union, des Etats-nations aux frontières établies ont accepté d’abandonner une partie de leur souveraineté en échange d’une prospérité commune, mais aussi d’une stabilité, notamment de frontières, concomitantes à leur démantèlement pratique – ce n’est pas pour rien que le siège du Parlement européen reste à Strasbourg, malgré tous les problèmes posés par la transhumance mensuelle du Parlement européen entre Bruxelles et la capitale alsacienne.

Si l’Europe s’avère incapable de garantir la stabilité des frontières (premier signe extérieur de souveraineté) des Etats qui la composent, alors ceux-ci n’auront plus aucun intérêt à faire partie d’un ensemble dont ils sont pourtant les garants. Sans garantie sur le statut de leurs frontières, ils reprendront alors leur souveraineté et c’en sera fini du projet européen.
Au-delà de celui de l’Espagne, c’est bel et bien l’avenir de l’Union européenne qui se joue aujourd’hui en Catalogne.

Espérons que l’Union aura tiré les bonnes leçons du désastre des Balkans, où son inaction avait coûté à l’Europe sa crédibilité internationale, et à l’ex-Yougoslavie une série de guerres dont la sauvagerie n’aurait pas pu être imaginée quelques jours avant le début des hostilités.

Par Thibault Muzergues, Directeur du programme Europe de l’ONG américaine « International Republican Institute », il s’exprime ici à titre personnel.

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