La mode est-elle fondamentaliste ?

Nouvelle polémique autour du « choc des cultures » : le lancement de collections d’habits comportant un voile islamique par des chaînes de prêt-à-porter contribuerait à l’oppression des femmes, voire au « fondamentalisme », selon les mots de la ministre de la famille, des enfants et des droits des femmes. Cette accusation est scandaleuse, fausse et contre-productive.

Scandaleuse tout d’abord, car elle pointe du doigt une partie de la population sous un prétexte hautement discutable, puisqu’il pourrait aussi bien accuser la kippa d’être le symbole de la domination masculine, le col romain le signe du dogmatisme ou la cornette une référence à l’Inquisition. Et ce, bien entendu, au moment où tous les esprits sont déjà tourmentés par l’image du barbu ceinturé d’explosifs. C’est encore et toujours, cette vision de l’islam comme nécessairement oppressif, archaïque, dangereux, autre que nous, alors qu’il y a encore quelques décennies, partout en Europe, une femme ne pouvait dénouer ses cheveux en public, sortir seule ou avoir des relations avant le mariage. Alors même que beaucoup de « nos » fondamentalistes — ceux-là même qui, souvent, stigmatisent les populations arabes —, voudraient retourner à ces temps où les femmes étaient un peu moins libres et un peu moins égales qu’aujourd’hui — la très catholique Pologne en tête.

Ensuite, cette accusation est fausse, c’est-à-dire infondée moralement, puisque la morale laïque est basée sur le consentement et la non-nuisance. Tout personne majeure peut faire exactement ce qu’elle désire, tant que cela ne nuit pas aux autres. Je peux mettre une calotte, une toque, m’habiller d’un rideau, d’un drapeau arc-en-ciel, d’un panneau publicitaire, d’un bicorne ou d’un slip de bain. Les femmes musulmanes, comme tout le monde, peuvent s’habiller comme elles veulent. S’indigne-t-on de ce que le voile symboliserait l’oppression des femmes ? Mais qui sommes-nous pour juger ? N’est-on pas entouré de publicités objectifiant le corps de la femme ? De prostituées qui restent, ordre « moral » oblige, sans aucune protection ? D’une Assemblée nationale avec moins de 27 % de femmes ? De direction de grandes entreprises presque entièrement masculines ? De harcèlement dans les transports ? Ce n’est certes pas une raison pour autoriser les autres à mal faire. Mais c’est clairement une raison pour regarder la poutre dans notre œil. Aucun « relativisme culturel » ici, puisqu’on n’autorisera pas pour autant l’excision - qui contrevient au principe de consentement - ni la polygamie - qui contrevient au principe d’égalité juridique. En revanche, pour les foulards, calottes et autres colifichets, on peut sans doute appliquer la distinction de Camus : « Il faut mettre les principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit ! ». Et la stratégie d’Elizabeth Badinter consistant à dire : « c’est les Droits de l’homme ou le relativisme culturel », elle est aussi outrancière que pour un ministre de l’économie de dire : « c’est la richesse pour tous, ou la révolution ». Il me semble qu’entre ces deux extrêmes, la tolérance pourrait jouer le rôle de salaire minimum.

Cette accusation est enfin contre-productive dans la mesure où le rejet du voile, sans changer en rien les croyances et les pratiques des populations qui l’utilisent, conduit, par les stéréotypes négatifs qu’il véhicule aussi bien que par les réactions de fierté et de ressentiment qu’ils provoquent, à diviser la population, non plus par des pratiques différentes, certes plus ou moins discutables, mais par des identités rivales. Cette « mode islamique » n’est ainsi rien d’autre qu’un choix vestimentaire correspondant à une façon de vivre, qui n’a par lui-même aucune incidence sur le bien-être et la dignité des femmes, car si les femmes sont maltraitées, ce n’est ni la faute du voile, ni un monopole islamique. En faire une question de principe, c’est contribuer, une nouvelle fois, à un refus de l’autre qui se pare des Droits de l’homme, à un racisme qui ne dit pas son nom, à une culture qui juge en bloc au lieu d’accueillir avec miséricorde.

Guillaume Von Der Weid est philosophe.

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